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Vladimir Jankélévitch

Vladimir Jan­ké­lé­vitch

Jean-Jacques Lubrina

Jankélévitch, les dernières traces

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Description

Il y a des philosophes qu'on lit, et d'autres qu'on entend. Vladimir Jankélévitch appartient à la seconde famille. Pendant des décennies, dans ses cours de la Sorbonne, il parlait sans notes, à voix haute, laissant la pensée se former pendant qu'elle se disait — au point que ses étudiants rapportaient ne pas prendre de notes, seulement écouter. C'est ce Jankélévitch-là, celui de la parole vive et des entretiens de fin de vie, que Jean-Jacques Lubrina a voulu retenir avant qu'il ne s'efface : un homme qui avait fait de la fugacité son sujet, et dont il fallait justement saisir les dernières traces.

Né à Bourges en 1903, fils d'un médecin et traducteur russe qui fit entrer Freud et Hegel en français, Jankélévitch a traversé le siècle en marge des modes. Pendant que l'université française s'enthousiasmait pour le structuralisme, puis pour Heidegger, lui écrivait sur l'ironie, le pardon, l'ennui, la mort — et sur ce qu'il appelait le « je-ne-sais-quoi » et le « presque-rien », ces choses trop ténues pour qu'un système les attrape.

Lubrina ne cherche pas à bâtir une statue. Il recueille une présence : le timbre, les silences, les colères aussi, celles d'un homme qui, après 1945, refusa jusqu'à sa mort de jouer la musique allemande et de fouler le sol allemand. Un refus qui a dérangé, qu'on lui a reproché, et qu'il n'a jamais relâché. C'est cette tension — une pensée de la douceur fugitive portée par un homme capable d'une intransigeance de pierre — que le livre tente de tenir ensemble.

La question que l’on se pose : Que reste-t-il d'un penseur dont l'œuvre vivait d'abord dans la voix, et qui avait fait de l'éphémère son objet ?Ce que l’on va voir : Un portrait tissé d'entretiens et de témoignages, où la musique, la fidélité à une blessure et une certaine idée de la morale finissent par ne faire qu'un.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un philosophe qui improvisait à voix haute

Le Jankélévitch que Lubrina veut sauver n'est pas celui des bibliographies. C'est l'homme du cours oral, de l'entretien, de la conversation qui dévie et se reprend. Pendant près de trente ans à la Sorbonne, où il obtient une chaire en 1951, il a enseigné sans jamais lire un texte écrit. Il montait à la tribune, posait une question — qu'est-ce que l'innocence, qu'est-ce qu'attendre — et pensait devant l'auditoire, en temps réel, comme on improvise au piano. Beaucoup de ses anciens étudiants décrivent la même sensation : celle d'assister à une pensée en train de naître, pas d'être récitée.

Ce choix n'est pas un détail de tempérament, c'est cohérent avec toute l'œuvre. Un homme qui écrit sur le presque-rien, sur l'instant qui ne revient pas, ne pouvait pas se fier entièrement à la fixité de la page. La parole, elle, passe et meurt à mesure qu'elle se dit — elle a la texture même de ce qu'il voulait décrire. D'où l'importance, pour Lubrina, de recueillir des traces de cette oralité avant qu'elles ne disparaissent avec les derniers témoins.

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02

Chapitre 2 — La musique d'abord, la morale ensuite

On oublie souvent que Jankélévitch a autant écrit sur la musique que sur la morale. Pianiste accompli, il a consacré des livres entiers à Fauré, à Debussy, à Ravel, à Chopin, à cette musique française et romantique qui ne cherche pas à démontrer mais à suggérer. Pour lui, la musique n'illustrait pas la philosophie : elle en était une autre voie, peut-être la plus fidèle à ce qu'il poursuivait. Car la musique dit précisément ce que les mots ratent — l'indicible, le charme, l'atmosphère, ce « je-ne-sais-quoi » qui se sent sans se définir.

Son insistance tombe sur des compositeurs de l'allusion plutôt que de l'affirmation. Debussy qui effleure, Fauré qui retient, une nocturne de Chopin qui s'évanouit. Jankélévitch se méfiait de la musique qui veut prouver, qui pèse de toute sa masse — comme il se méfiait des philosophies systématiques. Il cherchait partout la même chose : l'élément qui ne se laisse pas saisir, qui touche l'auditeur et file entre les doigts dès qu'on tente de l'expliquer.

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03

Chapitre 3 — 1940, et le refus qui ne se négocie pas

Il y a dans la vie de Jankélévitch une ligne qui ne plie jamais, et Lubrina en fait le cœur de son portrait. Juif, révoqué de l'enseignement par les lois de Vichy en 1940, il traverse l'Occupation dans la clandestinité, rejoint la Résistance dans la région de Toulouse. Ce qu'il vit pendant ces années ne reste pas derrière lui comme un souvenir qu'on range. Cela devient une blessure qu'il décide, consciemment, de ne jamais laisser cicatriser.

Après la guerre, il prend une position qui va le suivre jusqu'à la fin : il refuse de jouer la musique allemande, de citer la philosophie allemande sans distance, de poser le pied en Allemagne. Lui qui avait écrit sa thèse sur Schelling, qui connaissait Hegel et la tradition germanique mieux que quiconque, tourne le dos à toute une culture. Non par ignorance — par fidélité. Pardonner, pour lui qui a pourtant écrit l'un des plus grands livres sur le pardon, aurait exigé une demande qui n'est jamais venue. On ne pardonne pas à qui ne demande rien et n'avoue rien.

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04

Chapitre 4 — Le presque-rien et le je-ne-sais-quoi

Au centre de toute l'œuvre, il y a ces deux notions bizarres, presque insaisissables : le « je-ne-sais-quoi » et le « presque-rien ». Jankélévitch les a empruntés à une vieille tradition, au mot latin nescio quid, aux moralistes classiques, et il en a fait les clés de sa philosophie. Le je-ne-sais-quoi, c'est ce qui fait qu'une personne nous touche, qu'une œuvre nous bouleverse, qu'un instant compte — et qui s'évanouit dès qu'on cherche à le nommer. Le presque-rien, c'est l'infime écart par lequel tout bascule.

Ce que cette philosophie dit de la morale est plus radical qu'il n'y paraît. Les grands systèmes éthiques veulent des règles stables, des devoirs universels, des maximes applicables à tous et toujours. Jankélévitch soutient que l'essentiel de la vie morale se joue ailleurs, dans ce qui ne se code pas : le ton d'une parole, l'élan qui pousse à aider sans calcul, le geste qui n'arrive qu'une fois. L'acte bon, pour lui, n'a presque pas d'épaisseur — il tient dans un instant qui ne dure pas et qu'aucune loi ne peut prescrire à l'avance.

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05

Conclusion

En recueillant les dernières traces de Jankélévitch — sa voix, ses entretiens, les souvenirs de ceux qui l'ont écouté —, Lubrina fait exactement ce que le philosophe aurait reconnu comme juste : il sauve de l'oubli ce qui, par nature, allait s'effacer. Un cours improvisé, un timbre, un refus tenu pendant quarante ans. Des choses trop vives pour tenir dans une œuvre complète, et qui pourtant disent l'homme mieux que ses livres. La fidélité de ce portrait tient à sa forme même : il ne fige pas, il retient une présence fugitive.

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