Joseph Ki-Zerbo, un combat au service du développement endogène
Ki-Zerbo et le développement endogène
Description
Dans les années 1960, les nouveaux États africains héritent d'un plan tout fait. Des experts arrivent avec des graphiques, des étapes à franchir, un modèle à copier : pour rattraper l'Occident, il suffirait de suivre le même chemin, plus vite. On importe des usines, des barrages, des bureaux, parfois des idées entières, et on attend le décollage promis. Un historien burkinabè, agrégé, premier de son pays à décrocher ce diplôme en France, regarde ce grand chantier d'un œil méfiant. Joseph Ki-Zerbo passe sa vie à répéter une phrase qui dérange tout ce monde pressé.
Sa phrase tient en quelques mots : "On ne développe pas, on se développe." Derrière la formule, un refus net. Le développement n'est pas un produit qu'un pays reçoit d'un autre, c'est un mouvement qu'une société fait à partir de ce qu'elle est — sa langue, sa mémoire, ses paysans, ses savoirs accumulés. Importer le modèle sans ce socle, c'est construire sur du sable. Ki-Zerbo appelait ça l'endogène, et il a payé cette conviction de l'exil et du soupçon.
Le livre de Moumouni Zoungrana et Boro Boukary suit le fil de ce combat, du jeune enseignant au penseur écouté bien au-delà de l'Afrique. On y croise un homme qui refusait de séparer l'historien du citoyen, et qui tenait que connaître son passé n'était pas un luxe d'érudit mais la condition même pour décider de son avenir.
La question que l’on se pose : Et si le vrai obstacle au développement africain n'était pas le manque de moyens, mais le fait de le penser depuis ailleurs ?Ce que l’on va voir : Le parcours et les idées d'un historien qui a voulu rendre à l'Afrique le droit de se développer à partir d'elle-même.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un historien devenu empêcheur de développer en rond
Joseph Ki-Zerbo naît en 1922 à Toma, en Haute-Volta, l'actuel Burkina Faso. Fils d'un des premiers catéchistes catholiques de la région, il grandit entre l'école coloniale et une culture mossi qu'il ne reniera jamais. Élève brillant, il poursuit ses études à Dakar puis à Paris, où il devient en 1956 le premier Africain agrégé d'histoire. À ce moment-là, l'Afrique n'a quasiment pas d'historiens africains — son passé s'écrit dans les universités européennes, avec les yeux de ceux qui l'ont colonisée.
C'est là que naît son premier combat, celui qui irrigue tout le reste. On enseignait alors que l'Afrique était un continent sans histoire, entré dans le temps au moment où l'Europe y avait posé le pied. Ki-Zerbo passe sa vie à démonter cette idée. Il dirige le premier volume de l'Histoire générale de l'Afrique lancée par l'UNESCO, chantier colossal qui rassemble pour la première fois des chercheurs africains décidés à raconter leur continent de l'intérieur, en s'appuyant aussi sur la tradition orale que l'école occidentale méprisait.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
02 Chapitre 2 — "On ne développe pas, on se développe"
La formule est devenue sa signature, et elle condense toute sa critique du modèle dominant. Au lendemain des indépendances, le développement est pensé comme un transfert : les pays riches ont une avance, les pays pauvres doivent la combler en important capitaux, machines et experts. On parle de "rattrapage", comme si tous les peuples couraient sur la même piste, les Africains quelques tours derrière. Ki-Zerbo conteste jusqu'à la piste elle-même.
Car le développement, dans cette version, est un verbe qui prend l'Afrique pour complément d'objet. On la développe, de l'extérieur, selon un plan conçu ailleurs et pour d'autres. Le résultat, il le voit se dérouler sous ses yeux : des éléphants blancs, des projets plaqués qui ne tiennent pas une fois les experts repartis, des économies dépendantes de l'aide et des matières premières, des sociétés sommées de ressembler à un modèle qui n'est pas le leur. On a changé les slogans sans changer le rapport de domination.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
03 Chapitre 3 — Le savoir avant les routes
Si le développement part de l'intérieur, alors la première ressource n'est ni le pétrole ni le crédit : c'est l'être humain qui habite le pays, et d'abord ce qu'il sait. Ki-Zerbo place l'éducation et la culture au cœur de sa pensée, là où l'économie dominante voyait surtout des infrastructures et des taux de croissance. Un pays peut bien recevoir des routes et des usines ; si son école forme des diplômés étrangers à leur propre société, incapables de penser leurs problèmes dans leur langue, le socle manque toujours.
Il critique frontalement une école héritée de la colonisation, conçue pour produire des exécutants coupés de leur milieu, formés à admirer l'ailleurs et à dédaigner le proche. Combien d'enfants africains apprenaient l'histoire d'un continent qui n'était pas le leur, dans une langue qui n'était pas celle de leur mère ? Ki-Zerbo défend une éducation qui réconcilie l'élève avec son environnement, qui fasse place aux langues africaines et aux savoirs transmis par les anciens, sans pour autant priver qui que ce soit de l'accès au savoir universel.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
04 Chapitre 4 — Nankin, ou le droit de penser depuis chez soi
Au-delà de l'homme et de son parcours, la pensée de Ki-Zerbo pose une question qui déborde largement l'Afrique : qui détient le droit de définir le progrès d'un peuple, et à partir de quel socle ? L'endogène n'est pas qu'une recette économique, c'est une revendication d'autonomie intellectuelle. Tant qu'une société pense son avenir avec des catégories forgées par ceux qui l'ont dominée, elle reste mineure, même formellement indépendante. L'indépendance politique sans indépendance de la pensée, répétait-il, reste inachevée.
Il illustrait cela par une image empruntée à l'histoire chinoise, celle de Nankin, où des Chinois se seraient employés à copier à l'identique un objet étranger sans jamais en maîtriser le principe. Le geste de la copie sans l'intelligence du modèle produit une dépendance renouvelée : on reste suspendu à celui qui détient le secret. Se développer, pour Ki-Zerbo, c'est passer de la copie à la compréhension, de l'imitation à la création. C'est reprendre la main sur le "pourquoi" et le "comment", pas seulement recevoir le "quoi".
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
05 Conclusion
Au bout du parcours, Ki-Zerbo laisse une idée simple et tenace : un peuple ne se développe pas quand on le développe, mais quand il se saisit lui-même de sa transformation, à partir de son histoire, de ses langues, de ses savoirs et de ses gens. L'historien qui avait rendu à l'Afrique un passé qu'on lui déniait et le militant qui réclamait pour elle le droit de décider sont les deux faces d'une même conviction. L'exil et les tensions avec les pouvoirs ne l'ont pas détourné de ce fil, et c'est ce qui donne à l'homme sa cohérence rare entre la pensée et la vie.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !