Le grand détournement
Des mots du féminisme détournés
Description
Un mot peut changer de camp sans changer d'orthographe. « Tolérance », « choix », « liberté », « féminisme » : des termes forgés par des siècles de combats pour l'émancipation, qu'on entend aujourd'hui dans des bouches qui défendent exactement l'inverse de ce qu'ils promettaient. Le voile devient « choix », l'excision devient « culture », le repli devient « respect des différences ». C'est ce retournement que Fatiha Agag-Boudjahlat, enseignante d'histoire-géographie et militante laïque, met au centre de son essai paru en 2017, Le grand détournement.
Sa thèse tient en une phrase : une partie de la gauche et du mouvement féministe aurait laissé des militants communautaristes s'emparer de son vocabulaire pour le vider de son sens. Les mots de l'émancipation serviraient désormais à justifier l'assignation. Et le plus troublant, selon elle, c'est que ce détournement se fait au nom des valeurs mêmes qu'il piétine — on invoque la liberté pour défendre la soumission, l'antiracisme pour excuser le sexisme.
Elle écrit depuis une position inconfortable : fille d'immigrés algériens, de gauche, laïque, elle refuse qu'on la range dans un camp qu'elle juge indigne. Son livre est moins un traité qu'une colère argumentée contre ceux qui, à ses yeux, trahissent les premières concernées — les femmes des quartiers populaires — en habillant leur abandon d'un vocabulaire progressiste.
La question que l’on se pose : Comment les mots de l'émancipation ont-ils fini par servir à justifier son contraire ?Ce que l’on va voir : Le parcours d'une militante laïque qui démonte, mot par mot, un vocabulaire progressiste retourné contre les femmes qu'il prétend défendre.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Une enseignante qui refuse de se taire
Fatiha Agag-Boudjahlat n'est pas une théoricienne de cabinet. Enseignante d'histoire-géographie dans la région toulousaine, née en France de parents algériens, elle écrit en 2017 depuis une double expérience : celle d'une femme issue de l'immigration et celle d'une militante de gauche attachée à la laïcité. C'est précisément ce croisement qui donne au livre sa charge. Elle ne peut pas être renvoyée au camp qu'on accuse d'habitude — ni raciste, ni droite identitaire. Elle parle de l'intérieur.
Son point de départ est une gêne devenue colère. Elle observe, dans le débat public comme dans les salles de classe, un glissement : des pratiques qui enferment les femmes — le voile imposé aux fillettes, la séparation des espaces, le contrôle des corps — se trouvent défendues par des gens qui se réclament du progressisme. Et quand une femme comme elle proteste, on la soupçonne de faire le jeu de l'extrême droite. Le soupçon devient une muselière.
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02 Chapitre 2 — Les mots retournés comme des gants
Le cœur du livre est un travail d'autopsie lexicale. Agag-Boudjahlat prend les mots un par un et montre comment chacun a été retourné. « Tolérance » en est l'exemple princeps. Historiquement, la tolérance désigne un accord civique : on supporte des croyances qu'on ne partage pas, au nom de la paix commune. Elle décrit un rapport entre l'État et les cultes, pas un blanc-seing accordé à toutes les pratiques. Dans son usage détourné, « tolérance » devient l'obligation de ne rien critiquer — y compris ce qui opprime. On passe du « je supporte ta croyance » au « je n'ai pas le droit de juger ce que tu fais au nom d'elle ».
« Choix » subit le même sort. Le mot est central dans l'histoire du féminisme, qui a bataillé pour que les femmes disposent de leur corps. Mais l'autrice refuse qu'on parle de « choix » sans regarder les conditions dans lesquelles il se forme. Une fillette voilée n'a rien choisi. Une femme sous pression familiale, économique, communautaire, non plus. Invoquer le « choix individuel » pour clore le débat, c'est selon elle utiliser un acquis féministe pour désarmer la critique féministe. Le mot qui libérait sert à verrouiller.
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03 Chapitre 3 — Le relativisme qui se déguise en respect
Derrière ces retournements, l'autrice identifie une matrice : le relativisme culturel. L'idée que toutes les cultures se valent, qu'aucune ne peut juger une autre, et que prétendre à une norme universelle serait un reste de l'arrogance coloniale. Sur le papier, c'est une position de modestie et de respect. Agag-Boudjahlat soutient qu'en pratique, c'est un piège qui se referme toujours sur les mêmes : les femmes et les enfants des minorités.
Son raisonnement est direct. Si l'on décrète qu'on ne peut pas juger une pratique quand elle relève d'une « culture » ou d'une « tradition », alors on cesse de protéger les individus que cette pratique écrase. Le voilement des petites filles, le contrôle de la virginité, la polygamie, la séparation des sexes : tout devient indiscutable dès qu'on l'estampille culturel. Le relativisme, censé combattre la domination, finit par la sanctuariser. Et il la sanctuarise d'autant mieux qu'il parle le langage de la bienveillance.
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04 Chapitre 4 — Quand l'universalisme change de camp
En prenant de la hauteur, le livre pose une question qui dépasse le lexique : à qui appartient aujourd'hui l'universalisme ? Longtemps, l'idée que les droits humains valent pour tous, partout, indépendamment de la culture, était un marqueur de la gauche. C'est au nom de l'universel qu'on a aboli l'esclavage, étendu le suffrage, revendiqué l'égalité des femmes. Agag-Boudjahlat constate un renversement : une partie de la gauche aurait troqué l'universel contre le différentiel, et laissé l'universalisme devenir une bannière suspecte, soupçonnée d'être le masque de l'ethnocentrisme occidental.
Ce déplacement n'est pas anodin pour elle. Quand on abandonne l'idée que certaines valeurs — l'égalité, la liberté de conscience, le droit de disposer de son corps — valent pour tout le monde, on n'ouvre pas un espace de tolérance, on ouvre un espace de non-droit. Car ceux qui en profitent ne sont pas les individus, ce sont les gardiens de l'ordre communautaire, toujours prompts à parler au nom du groupe. L'universalisme, répète-t-elle, est le seul cadre qui protège l'individu contre sa propre communauté. Le retirer, c'est livrer le faible au fort en appelant ça du respect.
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05 Conclusion
Au bout du compte, la thèse d'Agag-Boudjahlat est que le féminisme et la gauche ont fait preuve, face au communautarisme, d'une naïveté coupable. En croyant respecter les cultures, ils ont abandonné les femmes qui, à l'intérieur de ces cultures, luttent pour en sortir. Et ils l'ont fait avec leurs propres mots, retournés contre eux : la tolérance mobilisée pour interdire la critique, le choix brandi pour masquer la contrainte, le féminisme invoqué pour défendre l'assignation. Le détournement est d'autant plus efficace qu'il est indolore pour ceux qui l'opèrent.
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