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Le destin des générations

Le destin des générations

Louis Chauvel

Chaque génération n'a pas sa chance

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Description

On a tous entendu la phrase, souvent à table, souvent un soir où le ton monte un peu : « à ton âge, j'avais déjà acheté mon appartement ». Elle vient d'un parent, parfois d'un oncle, et elle n'est pas forcément méchante. Elle est juste vraie — sauf que ce qu'elle décrit n'est pas une question de courage ni de sérieux. C'est une question de date de naissance. Celui qui a eu vingt ans en 1968 n'a pas couru la même course que celui qui les a eus en 1995, même diplôme en poche, même travail, même ambition.

C'est l'idée que creuse le sociologue Louis Chauvel dans un livre paru en 1998, « Le destin des générations ». Son outil, ce n'est pas la classe sociale au sens habituel, ni l'origine familiale. C'est la cohorte : l'ensemble des gens nés la même année, qui traversent l'histoire économique au même moment, et qui en gardent une marque durable. Selon le millésime, on hérite d'un marché du travail en expansion ou saturé, de salaires qui décollent ou qui stagnent, d'un escalier social qui monte ou qui se bloque.

L'enjeu dépasse la nostalgie familiale. Chauvel décrit une rupture : après des décennies où chaque génération vivait mieux que la précédente, quelque chose s'est cassé autour des années 1970, et ce sont les jeunes arrivés après qui ont payé l'addition. Sans crise spectaculaire, sans décision unique, par simple effet de calendrier.

La question que l’on se pose : Pourquoi deux personnes au même diplôme et au même mérite ne connaissent pas le même sort selon l'année de leur naissance.Ce que l’on va voir : Comment la date de naissance devient une position sociale, et ce qu'elle révèle d'une promesse de progrès qui a cessé de se tenir.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Naître en 1948, naître en 1975 : pas la même course

Prenons deux personnes. La première naît en 1948, arrive sur le marché du travail au début des années 1970, à la fin des Trente Glorieuses. La croissance tourne encore à plein régime, le chômage est sous les trois pour cent, les entreprises recrutent, les salaires grimpent d'année en année. Un diplôme, même modeste, ouvre des portes. On entre jeune dans un poste stable, on progresse, on achète un logement quand il coûte quelques années de salaire.

La seconde naît en 1975. Elle arrive sur le marché du travail au milieu des années 1990, en plein creux. Le chômage dépasse les dix pour cent, la précarité s'installe comme antichambre normale de l'emploi, les stages et les CDD s'enchaînent. Le même diplôme ne vaut plus pareil : il y en a davantage en circulation, et les postes qu'il ouvrait se sont raréfiés. Le logement, lui, s'est mis à coûter non plus quelques années mais une bonne partie d'une vie de travail.

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02

Chapitre 2 — La cohorte comme classe sociale invisible

L'intuition de Chauvel, c'est de traiter la cohorte presque comme une classe sociale à part entière. On a l'habitude de penser les inégalités verticalement : cadres contre ouvriers, patrimoine contre salaire, diplômés contre non-diplômés. Lui ajoute un axe horizontal, le temps. À niveau de diplôme et de milieu équivalents, être né à telle date ou à telle autre produit un écart de destin comparable, parfois, à celui qui sépare les classes au sens classique.

Pour le montrer, il suit des courbes sur la longue durée : l'évolution des revenus par génération à âge égal, le taux de chômage au moment de l'entrée dans la vie active, l'accès à la propriété, la part des emplois stables. Le dessin est net. Les générations nées autour de la guerre et dans l'immédiat après-guerre voient leur niveau de vie décoller à chaque âge de la vie. Celles nées à partir du milieu des années 1950, et plus encore après, voient la pente s'aplatir, puis se retourner.

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03

Chapitre 3 — Le dé­clas­se­ment, cette descente qui ne remonte pas

Le cœur du livre tient dans un mot : le déclassement. Le phénomène prend d'abord une forme technique, presque froide. Le système éducatif produit de plus en plus de diplômés — c'est la démocratisation scolaire des années 1980 et 1990, réelle et massive. Mais le nombre de postes qualifiés ne suit pas au même rythme. Du coup, le diplôme se dévalue : il faut en avoir plus pour obtenir ce qu'un diplôme moindre garantissait avant. Le baccalauréat qui ouvrait un emploi de cadre ouvre désormais un emploi d'employé.

Chauvel appelle ça le paradoxe d'Anderson, du nom du sociologue qui l'a formulé : à diplôme égal, les jeunes générations occupent des positions sociales inférieures à celles de leurs aînés. On a travaillé plus pour étudier, on en sort avec un titre supérieur, et on atterrit plus bas. L'effort scolaire a augmenté, le rendement de cet effort a baissé. C'est une des sources les plus discrètes et les plus corrosives du malaise des jeunes diplômés : le sentiment d'avoir tenu sa part du contrat sans recevoir la contrepartie promise.

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04

Chapitre 4 — Quand l'âge d'or devient une dette qu'on refile

Lue d'un peu plus haut, l'analyse de Chauvel pose une question qui dépasse la statistique des salaires : celle du contrat tacite entre les âges. Une société qui fonctionne repose sur un pacte rarement écrit — les anciens laissent la place, financent en partie les plus jeunes, et comptent sur eux pour prendre le relais. Ce pacte suppose que chaque maillon reçoive assez pour, à son tour, redonner. Il tient tant que le gâteau grossit. Il se grippe dès que la croissance ralentit et qu'il faut répartir non plus un surplus, mais une rareté.

Or, montre Chauvel, le ralentissement n'a pas été réparti également. Les générations installées avant la rupture avaient déjà sécurisé l'essentiel : emploi stable, patrimoine immobilier acheté bon marché, droits à la retraite calibrés sur une époque florissante. Les générations suivantes arrivent après la distribution, et se voient demander de financer des avantages qu'elles n'auront pas elles-mêmes. Le système social, pensé à une période d'abondance, continue de fonctionner comme si elle durait — et le coût de cette fiction retombe sur les derniers entrants.

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05

Conclusion

La phrase du début — « à ton âge, j'avais déjà acheté mon appartement » — n'est donc pas un reproche de parent à enfant. C'est, sans le savoir, le résumé d'une thèse sociologique. Ce qui sépare les deux interlocuteurs n'est ni le mérite ni l'effort, mais la date à laquelle chacun a croisé l'histoire économique. Chauvel a fait de cette intuition familière un objet mesurable : la génération comme position sociale, le déclassement comme destin inscrit dans un millésime, l'ascenseur bloqué d'abord pour les derniers montés.

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