Télécharger l'app

Scanne. C'est dans ta poche.

QR Code — Dygest

Ouvre l'app Appareil photo, pointe sur le code. C'est gratuit à l'essai.

La palabre

La palabre

Jean-Godefroy Bidima

La palabre comme justice de parole

Écouter l'extrait du podcast :
0:00 --:--

Description

Un village, un arbre, des hommes et des femmes assis en cercle à l'ombre. Un conflit a éclaté — une dette, une terre, une insulte, une épouse enlevée. Au lieu d'un juge qui frappe du marteau, chacun parle. Longtemps. On remonte à l'origine de la brouille, on convoque les ancêtres, on raconte des proverbes, on laisse même celui qui a tort s'expliquer jusqu'au bout. La séance peut durer des heures, parfois des jours. C'est ça, la palabre : une institution de la parole qu'on a longtemps caricaturée en Occident comme du bavardage africain interminable.

Le philosophe camerounais Jean-Godefroy Bidima a pris cette caricature à rebrousse-poil. Dans un livre court et dense paru en 1997, il a montré que la palabre n'est pas une perte de temps mais un dispositif — un art de régler les conflits sans écraser personne, une manière de faire circuler la parole pour que le lien abîmé se reconstitue. Là où nos tribunaux cherchent un coupable et un verdict, la palabre cherche autre chose : remettre les gens ensemble.

Ce déplacement n'a rien d'anecdotique. Il touche à ce qu'on attend d'une justice, à ce qu'on fait d'un désaccord, à la place qu'on laisse à la parole de l'autre avant de décider. Bidima ne vend pas une nostalgie du village. Il interroge un dispositif précis et en tire une philosophie.

La question que l’on se pose : Comment une parole qui circule en cercle peut-elle régler un conflit mieux qu'un verdict qui tombe d'en haut ?Ce que l’on va voir : On entre dans le dispositif concret de la palabre pour comprendre la conception de la justice qu'il porte, et ce qu'elle décale dans notre manière même de régler les conflits.

Sommaire

01

Chapitre 1 — L'arbre, le cercle, et la parole qui circule

Avant d'être une idée, la palabre est une scène. Un lieu d'abord : souvent un arbre, le fameux arbre à palabres, ou une case commune, un espace que tout le village reconnaît comme celui de la délibération. On s'y assoit en cercle, et la forme compte. Le cercle n'a pas de bout de table, pas de place d'honneur qui écraserait les autres. Bidima insiste là-dessus : la disposition dit déjà quelque chose de l'égalité des paroles qui vont s'y échanger. Le décor n'est pas un détail folklorique, c'est la première brique du dispositif.

para2placeholder

Ensuite vient le temps. La palabre ne se presse pas, et c'est précisément ce que l'observateur pressé n'a jamais compris. On laisse chacun parler, y compris pour dire des choses qui semblent hors sujet. On raconte l'histoire longue du différend, on rappelle qui est parent de qui, on glisse des proverbes qui portent la sagesse accumulée des générations. La lenteur n'est pas un défaut du dispositif, elle en est le cœur : il faut du temps pour que la blessure sociale remonte à la surface et puisse être nommée à voix haute devant tous.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

02

Chapitre 2 — Non pas trancher, mais recoudre

Voici le vrai décalage que creuse Bidima. Un procès occidental fonctionne comme un partage : il y a un gagnant et un perdant, une partie qui a raison et une qui a tort, et le verdict sépare proprement les deux. La justice tranche — le mot dit la coupure. La palabre, elle, ne cherche pas d'abord à désigner le coupable. Elle cherche à comprendre comment le lien s'est rompu et comment le refaire tenir.

Cette différence n'est pas de la mollesse. On ne fait pas comme si le tort n'existait pas ; au contraire, il doit être dit, reconnu, assumé publiquement. Mais la finalité change. Dans la palabre, condamner quelqu'un sans le réintégrer serait un échec, parce que le condamné reste membre du groupe le lendemain. On ne peut pas l'exiler proprement comme on classe une affaire. Il faudra continuer à vivre avec lui, à cultiver la terre voisine, à marier les enfants, à partager le même puits. Le dispositif intègre cette contrainte dès le départ.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

03

Chapitre 3 — Une démocratie qui ne vote pas

Reste une question que Bidima ne contourne pas : comment la palabre décide-t-elle, à la fin ? Il n'y a pas de bulletin, pas de majorité qui l'emporte par cinquante et un contre quarante-neuf. La décision se cherche par approche, par ajustements successifs, jusqu'à ce qu'une position émerge que le cercle peut accepter. On parle de consensus, mais Bidima met en garde contre l'image trop lisse d'une harmonie sans accroc.

Car le consensus de la palabre n'efface pas les rapports de force. Les anciens pèsent plus que les jeunes, les hommes souvent plus que les femmes, les familles puissantes plus que les humbles. Bidima refuse d'idéaliser le village comme un paradis égalitaire perdu. La palabre est traversée par les mêmes tensions de pouvoir que toute société humaine, et il serait naïf d'y voir une démocratie pure. Son intérêt est ailleurs : dans la manière dont elle oblige quand même le pouvoir à passer par la parole partagée plutôt que par la seule contrainte. Même le plus fort doit s'y expliquer, et cette obligation de parler devant les autres est déjà une limite posée à l'arbitraire.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

04

Chapitre 4 — Ce que la palabre fait à l'idée de justice

En décrivant ce dispositif, Bidima ne fait pas qu'exhumer une coutume. Il met le doigt sur une question que toute justice doit affronter et que la nôtre a tranchée d'une certaine manière : à quoi sert, au fond, de juger ? Notre réponse implicite est claire — établir les faits, attribuer les responsabilités, prononcer une sanction proportionnée. La justice comme vérité et comme peine. La palabre répond autrement : juger sert à restaurer un lien, et la vérité n'est qu'un moyen au service de cette restauration.

Ce déplacement a un nom qui a d'ailleurs fait son chemin dans nos propres sociétés : la justice restaurative. L'idée que, face à certains conflits, désigner un coupable et l'enfermer ne répare rien — ni la victime, qui reste avec sa blessure, ni l'auteur, qui ressort sans avoir rien reconnu, ni le tissu entre eux. Des dispositifs de médiation, de rencontre entre victime et auteur, de réparation négociée se sont développés un peu partout, jusque dans des commissions qui ont tenté, après des violences de masse, de faire parler les parties plutôt que de seulement punir. Bidima aide à voir que cette intuition n'a rien de neuf ni d'exotique : c'est le pari ancien de la palabre, qu'une parole longue et partagée fait plus pour le lien qu'un verdict rapide.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

05

Conclusion

On était parti d'une scène qu'on croyait connaître : le cercle sous l'arbre, les paroles qui n'en finissent pas, l'image facile du bavardage. Bidima la retourne complètement. Cette lenteur est un travail, ce cercle est une architecture, et cette parole qui circule est l'instrument d'une justice qui vise moins à trancher qu'à remettre ensemble ceux que le conflit avait séparés. La palabre règle les différends par le lien, pas malgré lui.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !