Le dernier frère
Étude du roman de Nathacha Appanah
Description
En 1940, un bateau parti d'Europe centrale débarque près de mille cinq cents Juifs sur une île perdue de l'océan Indien. Pas Auschwitz, pas Drancy, pas un nom qu'on associe d'habitude à la Shoah : l'île Maurice. Les Britanniques, qui administrent le territoire, refusent de laisser entrer ces réfugiés en route vers la Palestine. Ils les enferment dans une prison désaffectée, à Beau-Bassin, où beaucoup mourront de maladie avant la fin de la guerre. C'est de ce fait oublié, presque effacé des grands récits, que part Nathacha Appanah pour écrire son troisième roman, paru en 2007.
L'écrivaine mauricienne ne raconte pourtant pas l'Histoire de face. Elle la fait passer par les yeux d'un gamin, Raj, un petit garçon pauvre de l'île qui ignore tout de l'Europe, des Juifs et de la guerre. Raj ne sait même pas ce qu'est un Juif. Ce qu'il voit, lui, c'est un enfant blond derrière un grillage, un enfant qui lui ressemble sans lui ressembler. Dominique Ranaivoson, qui a étudié ce texte de près, montre comment ce point de vue minuscule fait tenir une tragédie immense.
Soixante ans plus tard, devenu vieux, Raj retourne sur une tombe. Le roman tout entier tient dans l'écart entre ce que l'enfant a compris sur le moment et ce que le vieil homme sait aujourd'hui. Entre les deux, une amitié de quelques jours qui n'a jamais cessé de le hanter.
La question que l’on se pose : Comment un enfant mauricien qui ignore tout de la guerre en Europe peut-il devenir le dernier témoin d'un épisode oublié de la Shoah ?Ce que l’on va voir : On suit la mémoire d'un vieil homme qui remonte vers un été d'enfance, une amitié interdite et une île que l'Histoire a traversée sans prévenir.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un vieil homme devant une tombe
Le roman s'ouvre sur un homme âgé, Raj, soixante-dix ans passés, qui vit à l'île Maurice au début des années 2000. Un matin, dans un journal, il tombe sur une photographie. Un visage qu'il reconnaît immédiatement, après toute une vie. Ce visage réveille un nom qu'il porte en lui depuis l'enfance : David. À partir de là, le récit n'avance pas, il remonte. Raj se met à raconter, à la première personne, ce qui s'est passé en 1944, l'année de ses dix ans, l'année où il a rencontré puis perdu un garçon qui n'était pas d'ici.
Ranaivoson insiste sur ce dispositif : tout le livre est une mémoire, pas une chronique. Raj ne sait pas tout, il reconstruit, il doute, il avoue les trous de son souvenir. Cette fragilité de la mémoire est le cœur du roman plutôt qu'un défaut. Le lecteur comprend très vite qu'un drame a eu lieu, et que l'enfant qui l'a vécu n'en a jamais parlé à personne, pas même à sa femme. Le silence a duré soixante ans.
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02 Chapitre 2 — Une amitié dans la boue de Beau-Bassin
David a le même âge que Raj, à peu près. Il est arrivé sur l'île avec le convoi de réfugiés juifs, orphelin, seul. Les deux garçons ne partagent aucune langue commune au début, et pourtant quelque chose passe. Ranaivoson montre que l'amitié naît justement de ce manque de mots : ils se comprennent par les gestes, les regards, le jeu. Raj, qui a perdu ses deux frères, se trouve soudain un autre frère. David, qui a tout perdu, se trouve une présence. L'un comble le vide de l'autre.
L'enfant mauricien ne mesure rien de la situation. Pour lui, la prison n'est qu'un décor, les gardiens des adultes comme les autres, et David un camarade enfermé pour une raison qu'il n'interroge pas. Ranaivoson souligne l'ironie de cette innocence : le lecteur sait ce que Raj ignore. Il sait d'où vient David, pourquoi il est là, ce qui l'attend. Cet écart entre le savoir du narrateur-enfant et celui du lecteur donne au roman sa tension sourde et sa tendresse.
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03 Chapitre 3 — Ce que David apporte, ce qu'il emporte
La fuite se termine par un désastre. Pris dans une rivière en crue, David meurt noyé. Raj, impuissant, assiste à la disparition de ce frère retrouvé pour si peu de temps. Ranaivoson montre comment le roman fait écho entre les deux pertes : les frères de sang emportés par la boue, le frère de cœur emporté par l'eau. Raj survit une seconde fois, et devient pour de bon le dernier, celui qui reste quand les autres s'en vont. Le titre prend alors tout son poids.
Ce qui frappe l'étude de Ranaivoson, c'est le traitement du non-dit. Raj ne raconte jamais à personne ce qui s'est passé. Il enterre David en secret, garde le drame en lui, construit une vie par-dessus. Le roman n'est pas le récit d'un événement, c'est le récit d'un silence qui dure une vie entière. Appanah ne fait pas de Raj un héros ni un témoin militant : juste un homme ordinaire qui a porté seul une mémoire trop lourde, sans savoir qu'elle appartenait aussi à l'Histoire du monde.
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04 Chapitre 4 — Un roman qui relie deux histoires qu'on croyait séparées
Ce que le roman met en lumière, selon Ranaivoson, c'est l'inattendu d'une géographie. On associe la Shoah à l'Europe, aux camps, aux villes allemandes et polonaises. On n'imagine pas un épisode à l'île Maurice, à des milliers de kilomètres, dans l'hémisphère sud. Et pourtant il a bien eu lieu. Fin 1940, trois bateaux de réfugiés juifs fuyant l'Europe centrale, refoulés de Palestine par les autorités britanniques, ont été déportés vers Maurice et internés à Beau-Bassin jusqu'en 1945. Près de cent trente d'entre eux y sont morts et reposent dans un cimetière juif de l'île.
Appanah, mauricienne, fait de ce fait marginal la matière d'une fiction. Ranaivoson montre que son choix n'est pas documentaire mais sensible : elle ne reconstitue pas l'épisode, elle l'incarne dans une rencontre d'enfants. Le roman dit que la grande Histoire ne traverse pas seulement les capitales, elle échoue aussi sur les rivages oubliés, et elle y laisse des traces que personne ne lit. Un gamin pauvre de Maurice se retrouve, sans le savoir, dépositaire d'une page de la mémoire européenne.
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05 Conclusion
Le dernier frère tient dans une amitié de quelques jours entre deux enfants qui n'avaient pas de langue commune, et dans le silence de soixante ans qui a suivi. Raj n'a jamais été un héros ni un résistant : juste un survivant, deux fois, qui a gardé en lui une perte dont il ignorait qu'elle appartenait à l'Histoire du monde. Appanah fait de ce point de vue minuscule, celui d'un gamin pauvre de Maurice, la porte d'entrée d'une tragédie planétaire.
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