Le Corbusier
Le Corbusier, les dernières œuvres
Description
Le 27 août 1965, un homme de soixante-dix-sept ans entre dans la Méditerranée à Roquebrune-Cap-Martin et ne ressort pas. Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier, meurt là, à quelques mètres d'un cabanon de bois de quinze mètres carrés qu'il avait dessiné pour lui-même. L'architecte le plus commenté du XXe siècle, l'homme des villes radieuses et des immeubles sur pilotis, finit sa vie dans une cabane sans confort, face à l'eau, à côté d'un petit restaurant où il prenait ses repas.
On garde de lui une image fixe, celle des années 1920 : la maison « machine à habiter », le toit plat, la façade blanche et lisse, le manifeste des cinq points, la table rase urbaine. Cette image est juste, mais elle s'arrête à mi-chemin. Car dans les vingt dernières années de sa vie, l'homme qui avait prêché la ligne droite et la discipline industrielle se met à couler du béton brut, à tordre les murs, à ouvrir des toitures comme des coques de bateau. Le dogme devient sculpture.
André Klopmann suit cette dernière période, celle où un architecte déjà célèbre recommence presque à zéro. Les chantiers de l'après-guerre, loin de couronner une doctrine établie, la fissurent de l'intérieur. On y retrouve le même homme, obstiné, autoritaire, mais ses formes ne ressemblent plus à ce qu'il avait annoncé trente ans plus tôt.
La question que l’on se pose : Comment l'apôtre de la ligne droite et de la maison-machine a-t-il fini par couler des murs courbes et du béton brut ?Ce que l’on va voir : Les chantiers des vingt dernières années, de la chapelle aux capitales lointaines jusqu'au cabanon où tout s'achève, et le glissement d'une doctrine vers une matière.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Une chapelle courbe à Ronchamp
Sur une colline des Vosges, à Ronchamp, un ancien lieu de pèlerinage avait été détruit pendant la guerre. En 1950, on confie sa reconstruction à Le Corbusier — un choix surprenant, car l'homme n'est pas croyant et n'a jamais caché sa distance avec l'Église. Il hésite d'abord, puis accepte, séduit par le site et sa liberté, et livre en 1955 un bâtiment qui ne ressemble à rien de ce qu'il avait fait jusque-là. La chapelle Notre-Dame-du-Haut n'a ni angle droit visible, ni façade lisse, ni toit plat.
Les murs épais s'incurvent comme des voiles gonflées. La toiture, une masse sombre et lourde, retombe en débordant, évoquant une coque de crabe retournée — une forme que Le Corbusier disait avoir trouvée en ramassant une carapace sur une plage de Long Island. La lumière n'entre pas par des fenêtres en bandeau, sa marque de fabrique des années 1920, mais par des ouvertures irrégulières creusées dans l'épaisseur du mur sud, de tailles différentes, garnies de vitraux colorés. À l'intérieur, l'espace se resserre, bascule, joue de la pénombre.
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02 Chapitre 2 — Chandigarh, une capitale posée sur la plaine
En 1947, la partition de l'Inde coupe le Pendjab en deux ; sa capitale historique, Lahore, se retrouve côté pakistanais. Nehru veut une capitale neuve pour la partie indienne, un symbole du pays qui vient de naître, « libre des traditions du passé ». Après plusieurs tâtonnements, le projet échoit à Le Corbusier, assisté de son cousin Pierre Jeanneret et des Britanniques Maxwell Fry et Jane Drew. Chandigarh devient, à près de soixante ans, la seule occasion de sa vie de dessiner une ville entière, de rien.
Il rêvait de cela depuis les années 1920, avec ses plans de « ville radieuse » jamais construits. Mais le Chandigarh réel n'est pas la grille froide de ses manifestes. Le plan général, quadrillé en secteurs reliés par une hiérarchie précise de voies, reste rationnel ; le cœur politique, lui, change de registre. Le Corbusier concentre son énergie sur le Capitole, l'ensemble des bâtiments du gouvernement posés en bord de ville, face aux contreforts de l'Himalaya.
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03 Chapitre 3 — Le couvent de La Tourette et le cabanon de bois
À la même époque, près de Lyon, des dominicains lui demandent un couvent. Le Corbusier, l'incroyant de Ronchamp, se replonge dans l'architecture religieuse avec Sainte-Marie de La Tourette, achevée en 1960. Le programme est austère : loger une communauté, prier, étudier, dans le dénuement. Le béton brut répond parfaitement à cette exigence de pauvreté choisie, et le père Couturier, qui avait porté la commande, voyait justement en lui l'homme capable de donner une forme à ce silence.
Le bâtiment s'accroche à une pente, les cellules des moines suspendues au-dessus du vide par des piliers. L'église est un bloc fermé, presque aveugle, où la lumière tombe par des puits colorés et des « canons à lumière » orientés vers le ciel. Les couloirs intérieurs captent le paysage par des pans de verre scandés selon des rythmes musicaux — Le Corbusier travaillait ici avec le compositeur Iannis Xenakis, alors employé dans son atelier. Rien n'est décoratif ; tout est tendu, mesuré, parfois dur à vivre, de l'aveu même des moines.
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04 Chapitre 4 — Du béton nu à une main ouverte
Si l'on remonte le fil, les dernières œuvres racontent le retournement d'une doctrine. Dans les années 1920, Le Corbusier promettait une architecture née de la machine : standardisée, lisse, blanche, reproductible comme une automobile. Son vocabulaire était celui de l'ingénieur et du paquebot. Trente ans plus tard, le même homme coule du béton rugueux, garde l'empreinte des planches de bois dans la matière, sculpte des toitures et laisse les murs raconter comment ils ont été faits.
Le mot qui porte ce basculement vient de son propre atelier : béton brut. À partir de l'après-guerre, Le Corbusier cesse de lisser, de peindre, de masquer. Il expose le matériau dans sa rudesse, défauts compris. De ce geste naîtra tout un courant mondial, le brutalisme, qui désigne d'abord cette franchise du béton laissé nu avant de devenir, à tort, synonyme de laideur massive. Mais chez lui, la rudesse n'est jamais brutale : elle est au service d'une plastique, d'un jeu de lumière, d'une émotion que le purisme des débuts interdisait. Le même matériau qu'il avait voulu neutre devient expressif, presque charnel.
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05 Conclusion
L'homme qui se noie à Roquebrune en 1965 n'est plus tout à fait celui qui avait fait trembler l'urbanisme quarante ans plus tôt. Entre Ronchamp, Chandigarh, La Tourette et le cabanon de rondins, Le Corbusier a mené son œuvre vers un point qu'aucun de ses manifestes n'avait prévu : le béton laissé nu, les formes sculptées, la lumière travaillée comme une matière à part entière. La ligne droite des débuts a cédé la place à la courbe, au creux, au poids assumé.
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