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Juger les crimes contre l'humanité

Juger les crimes contre l'humanité

Pierre Truche

Vingt ans après le procès Barbie

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Description

Le 11 mai 1987, un homme de soixante-treize ans entre dans le box de la cour d'assises du Rhône, à Lyon. Klaus Barbie, ancien chef de la Gestapo de la ville entre 1942 et 1944, a été extradé de Bolivie quatre ans plus tôt. Au deuxième jour du procès, il demande et obtient de ne plus assister aux débats. Pendant des semaines, on va juger un fauteuil vide, ou presque — l'accusé ne reparaîtra que pour quelques confrontations. Et pourtant ce procès reste l'un des plus commentés de l'histoire judiciaire française.

Pierre Truche, qui fut l'avocat général dans cette affaire, en a tiré un livre. Il ne raconte pas les coulisses pour l'anecdote : il se sert de Barbie comme d'un laboratoire. Car juger un crime contre l'humanité, c'est manier une catégorie juridique née il y a à peine quatre-vingts ans, forgée dans l'urgence de l'après-guerre, et qui obéit à des règles que le reste du droit pénal ne connaît pas. La principale : ces crimes-là ne se prescrivent jamais. On peut poursuivre quelqu'un un demi-siècle après les faits.

Derrière la figure de Barbie, c'est donc une mécanique entière que Truche met à plat. D'où vient cette catégorie, pourquoi elle échappe au temps, et ce que cette exception coûte et rapporte à l'idée même de justice. Le tortionnaire de Jean Moulin devient le fil par lequel on remonte à une question plus large que son dossier.

La question que l’on se pose : Qu'est-ce qui distingue un crime contre l'humanité d'un crime ordinaire, au point qu'on puisse le juger sans limite de temps ?Ce que l’on va voir : Comment une catégorie juridique inventée à Nuremberg a traversé le temps jusqu'au box lyonnais de 1987, et ce que son refus de la prescription change dans le droit.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Lyon, 1987 : un accusé qui refuse d'être là

Quand le procès s'ouvre, Barbie a déjà été condamné à mort deux fois par contumace, dans les années 1950, pour crimes de guerre. Mais ces condamnations sont prescrites, et surtout elles ne couvrent pas tout. Ce que la justice française cherche à établir en 1987, c'est autre chose : pas seulement le fonctionnaire de la répression, mais l'auteur de crimes qui, par leur nature, sortent du cadre ordinaire de la guerre. La distinction n'est pas de l'ergotage. Elle décide de ce qu'on peut encore poursuivre et de ce qui est mort avec le temps.

Truche, qui porte l'accusation, se trouve dans une position inhabituelle. L'homme en face refuse de participer. Les faits remontent à plus de quarante ans. Les témoins ont vieilli, certains sont morts, les archives sont lacunaires. Et pourtant la salle est pleine, les parties civiles nombreuses, l'attention mondiale. Le procès n'est pas seulement celui d'un homme : il est, que les magistrats le veuillent ou non, celui d'une période et d'une mémoire. Cette double nature traverse tout le livre.

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02

Chapitre 2 — Un crime qui n'existait pas avant Nuremberg

La catégorie « crime contre l'humanité » est une invention récente, et Truche insiste sur ce point parce qu'il explique tout le reste. Avant 1945, elle n'existe pas en droit positif. On connaît le crime de guerre, qui sanctionne les violations des lois de la guerre entre belligérants. Mais rien ne couvre l'extermination méthodique d'une population par son propre État ou par un occupant, en dehors de toute logique militaire. Le droit classique, construit entre États, ne savait pas nommer ce qui se passait dans les camps.

C'est l'accord de Londres d'août 1945, qui institue le Tribunal militaire international de Nuremberg, qui crée la catégorie. Son statut distingue trois chefs d'accusation : crimes contre la paix, crimes de guerre, et crimes contre l'humanité. Ce troisième chef vise l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage et les persécutions commis contre des populations civiles, notamment pour des motifs raciaux ou religieux. La nouveauté est immense : le droit international vient se mêler de ce qu'un État fait à des êtres humains, y compris ses propres ressortissants.

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03

Chapitre 3 — Barbie et la question qui a tout brouillé

Au moment de juger Barbie, la justice française doit préciser ce que recouvre exactement le crime contre l'humanité. La définition héritée de Nuremberg vise les persécutions pour motifs raciaux ou religieux. Mais Barbie a aussi torturé et déporté des résistants — des gens visés non pour ce qu'ils étaient, mais pour ce qu'ils faisaient contre l'occupant. Ces actes-là relèvent-ils du crime de guerre, prescrit, ou du crime contre l'humanité, imprescriptible ? La réponse change le périmètre du procès.

La Cour de cassation tranche par un arrêt devenu célèbre, qui élargit la définition : constitue un crime contre l'humanité l'acte inhumain commis au nom d'un État pratiquant une politique d'hégémonie idéologique, contre des personnes en raison de leur appartenance à une collectivité raciale ou religieuse, mais aussi contre les adversaires de cette politique. Truche décrit la portée de ce choix. En incluant les résistants, la Cour permet de juger plus largement — mais elle brouille la frontière entre persécution d'un groupe et répression d'un combat.

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04

Chapitre 4 — Ce qu'un crime sans pres­crip­tion fait au droit

L'imprescriptibilité est la pièce la plus étrange de tout l'édifice, et Truche y revient comme au cœur du sujet. Dans presque tout le droit pénal, le temps efface. Passé un délai, on ne poursuit plus, même pour un meurtre. L'idée est ancienne et solide : les preuves se dégradent, les témoins oublient, une société a besoin d'oublier pour vivre, et un homme ne peut être poursuivi indéfiniment pour ce qu'il a fait. La prescription n'est pas une faveur, c'est une règle de paix sociale.

Le crime contre l'humanité rompt avec cette logique. La France l'a inscrit dans sa loi en 1964 : ces crimes sont imprescriptibles par nature. On peut donc juger un homme de soixante-treize ans pour des actes de 1944, exactement ce qui se passe à Lyon. Ce choix dit quelque chose de fort : il existe des crimes que le temps ne doit pas laver, où l'oubli ne serait pas une paix mais un abandon. La société renonce volontairement à son droit d'oublier.

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05

Conclusion

Le procès Barbie s'est refermé sur une condamnation à perpétuité, et l'ancien chef de la Gestapo est mort en prison en 1991. Mais Truche ne retient pas d'abord le verdict. Ce qui l'intéresse, c'est la machine qu'il a fallu construire pour y parvenir : une catégorie juridique jeune, forgée à Nuremberg, élargie par la Cour de cassation, et arrimée à une règle unique qui fait qu'elle échappe au temps. Juger Barbie, c'était rejouer et préciser tout cet édifice à travers un seul dossier.

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