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Distance et proximité en travail social

Distance et proximité en travail social

Dominique Depenne

La bonne distance en relation d'aide

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Description

Dans les formations au travail social, une expression circule depuis des décennies, répétée comme une évidence : il faut trouver la « bonne distance ». L'éducateur, l'assistant social, le soignant devraient se tenir à un certain écart de la personne qu'ils accompagnent — ni trop près, pour ne pas s'emmêler, ni trop loin, pour ne pas abandonner. On la brandit dans les réunions d'équipe, on la convoque quand une relation dérape, on en fait le signe de la maîtrise professionnelle. Dominique Depenne, formateur et chercheur en travail social, a consacré un livre entier à démonter cette formule qui paraît pourtant pleine de bon sens.

Son point de départ est simple et dérangeant : et si la « bonne distance » était une idée fausse ? Non pas une idée trop molle qu'il faudrait durcir, mais une erreur sur la nature même de ce qui se joue dans une relation d'aide. Depenne s'appuie sur la philosophie d'Emmanuel Levinas et sur l'anthropologie de l'espace pour avancer que raisonner en termes de distance, c'est déjà passer à côté de l'essentiel — c'est traiter l'autre comme un objet qu'on tiendrait à bout de bras.

Le livre ne propose pas une nouvelle recette, du genre « voici la distance idéale en centimètres ou en degrés d'implication ». Il fait quelque chose de plus radical : il retourne le vocabulaire. Là où le métier parle de distance à régler, Depenne parle de présence à offrir. Là où on cherche à se protéger, il invite à se rendre disponible. Et toute la question devient de comprendre ce qu'on perd quand on confond les deux.

La question que l’on se pose : Pourquoi la fameuse « bonne distance », censée protéger la relation d'aide, risque-t-elle au contraire de la vider de ce qui la fait tenir ?Ce que l’on va voir : Comment un formateur relit sa propre discipline à la lumière de Levinas pour remplacer une géométrie des écarts par une éthique de la rencontre.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Le mot qui rassure et qui trompe

La « bonne distance » a tout pour plaire. Elle sonne mesurée, raisonnable, professionnelle. Elle promet de concilier deux peurs opposées : celle de trop s'attacher, de se laisser absorber par la détresse de l'autre jusqu'à y perdre son équilibre ; et celle, inverse, de se montrer froid, bureaucratique, absent. Entre ces deux gouffres, la distance juste apparaît comme un chemin de crête, le signe qu'on sait faire son travail sans se brûler. Depenne reconnaît que l'intention est honorable. Ce qu'il conteste, c'est le mot lui-même.

Car parler de distance, c'est penser la relation comme un espace mesurable, un segment avec deux extrémités et un curseur à placer quelque part au milieu. Or ce modèle spatial, emprunté à la physique des corps, suppose que l'autre est un point fixe par rapport auquel on se positionne. L'usager devient une coordonnée. On règle l'écart comme on règle une température. Et dans cette opération, quelque chose se perd silencieusement : la personne cesse d'être un sujet qui me fait face pour devenir un paramètre que j'ajuste.

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02

Chapitre 2 — Proxémie, un corps qui parle avant les mots

Avant de passer à la philosophie, Depenne fait un détour par l'anthropologie. Dans les années 1960, l'Américain Edward T. Hall forge le terme de proxémie pour décrire la manière dont les humains structurent l'espace entre eux. Hall observe que nous gérons, le plus souvent sans y penser, plusieurs zones autour de notre corps : une distance intime, réservée aux très proches ; une distance personnelle, celle de la conversation familière ; une distance sociale, celle des échanges plus formels ; une distance publique, celle de l'orateur devant une salle.

Ces zones ne sont pas universelles. Elles varient selon les cultures, les milieux, les histoires personnelles. Ce qui, dans une culture, est une proximité chaleureuse sera vécu ailleurs comme une intrusion insupportable. Le corps parle donc avant la parole : s'approcher, reculer, détourner le regard, tendre la main, tout cela émet des signaux que l'autre lit en permanence, même quand aucun mot n'est prononcé. Dans une relation d'aide, cette grammaire silencieuse est constamment à l'œuvre.

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03

Chapitre 3 — La proximité comme présence, pas comme fusion

C'est chez Levinas que Depenne trouve ce registre. Le philosophe, disparu en 1995, a bâti son œuvre autour d'une idée centrale : l'éthique commence dans la rencontre du visage d'autrui. Ce visage, pour Levinas, n'est pas un objet que je perçois et que je classe ; c'est une présence qui m'appelle, qui m'oblige, qui résiste à toute tentative de le réduire à une catégorie. Autrui échappe toujours à ce que je crois savoir de lui. Il est, selon le mot de Levinas, infiniment autre.

Depenne applique cette intuition au travail social. L'usager n'est pas un dossier, un diagnostic, une situation à gérer. Il est quelqu'un dont la singularité déborde en permanence les grilles qui prétendent le décrire. Quand le professionnel raisonne en termes de distance à régler, il traite l'autre comme un contenu connu, maîtrisable. Quand il accueille un visage, il accepte au contraire que l'autre lui échappe, et c'est cet échappement même qui fonde la relation.

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04

Chapitre 4 — Ce que la rencontre fait au métier

En déplaçant le vocabulaire de la distance vers celui de la rencontre, Depenne touche à quelque chose qui dépasse le seul travail social. Il interroge ce que devient une relation d'aide quand les institutions qui l'organisent se mettent à penser en termes de process, d'indicateurs et de protocoles. La « bonne distance » n'est pas apparue par hasard : elle est le genre de notion qui plaît à une logique gestionnaire, parce qu'elle laisse croire que l'humain se pilote, que l'accompagnement se standardise, que la relation se range dans une case évaluable.

Or, suivre Levinas, c'est admettre qu'une rencontre ne se protocolise pas. Ce qui se passe entre deux subjectivités ne tient pas dans une fiche. Le visage de l'autre fait irruption, bouscule, oblige — et cette irruption est exactement ce qu'aucun tableau de bord ne saura capter. Depenne ne nie pas que le métier ait besoin de cadres, de règles, de limites claires, notamment pour protéger les plus vulnérables. Mais il refuse que le cadre devienne un prétexte pour éviter la rencontre, pour se tenir à l'abri derrière la posture.

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05

Conclusion

La « bonne distance » promettait de résoudre un dilemme : ni fusionner, ni abandonner. Depenne montre que le dilemme lui-même est mal posé. Tant qu'on raisonne sur un axe qui va du trop-près au trop-loin, on reste prisonnier d'une image spatiale qui transforme l'autre en objet à tenir. La sortie ne consiste pas à mieux doser l'écart, mais à changer de langage : passer de la distance à la présence, du dispositif à la rencontre, du dossier au visage.

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