De la différence des sexes
Le genre en histoire
Description
Quand on ouvre un manuel d'histoire, on y croise des rois, des généraux, des philosophes, des ouvriers en grève. On y croise peu de femmes — et quand on en croise, c'est souvent par exception : une reine, une sainte, une héroïne. On se dit que c'est normal, que les femmes étaient tenues à l'écart des affaires du monde, et qu'un historien ne peut raconter que ce qui a laissé des traces. L'absence paraît mécanique, presque innocente. Michèle Riot-Sarcey, historienne du XIXe siècle, consacre une partie de son travail à défaire cette évidence tranquille.
Son point de départ est simple et déstabilisant : la différence entre les sexes n'est pas une donnée naturelle que l'histoire se contenterait d'enregistrer. C'est une construction, fabriquée à des moments précis, par des discours, des lois, des révolutions qui prétendaient émanciper l'humanité. Les rôles qu'on croit immémoriaux — l'homme au-dehors, la femme au-dedans — ont une date, un contexte, des auteurs. Et l'histoire, longtemps, a participé à les naturaliser plutôt qu'à les interroger.
Derrière cette question se joue quelque chose de plus large que le sort des femmes. Elle touche à la manière dont on écrit le passé, à ce qu'on décide de voir et de taire, à la place depuis laquelle on raconte. Dire que le masculin et le féminin ont une histoire, c'est admettre que l'historien n'est jamais un œil neutre posé sur des faits bruts.
La question que l’on se pose : Et si la différence des sexes, qu'on croit inscrite dans la nature, était une fabrication historique — et que l'oublier avait faussé jusqu'à l'écriture de l'histoire elle-même ?Ce que l’on va voir : Comment des rôles présentés comme éternels ont été construits à des moments datés, pourquoi l'historiographie les a longtemps tenus pour allant de soi, et ce que le genre change à la façon de relire tout le passé.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Une évidence qui ne va pas de soi
On tient la différence des sexes pour le socle le plus solide qui soit. Un corps masculin, un corps féminin, et sur ces corps un partage des rôles qui semble découler du biologique comme l'eau coule en pente. Riot-Sarcey commence par refuser ce raccourci. Le sexe biologique existe, personne ne le conteste ; mais ce qu'on en tire — le tempérament, la place sociale, les droits, les métiers permis ou interdits — n'a rien d'une déduction naturelle. C'est un montage, et les montages ont une histoire.
Le mot clé, ici, c'est genre : la part socialement construite du féminin et du masculin, ce que chaque époque décide d'attribuer aux uns et aux autres, et qu'elle fait ensuite passer pour l'ordre des choses. Le genre n'est pas un synonyme chic de sexe. C'est l'outil qui permet de distinguer le donné biologique du construit social, et de voir que ce construit varie — d'une société à l'autre, d'un siècle à l'autre, parfois d'une décennie à l'autre.
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02 Chapitre 2 — Comment l'histoire a oublié les femmes
Avant de montrer comment les rôles se construisent, il faut comprendre pourquoi on ne le voyait pas. Et là, l'historien est partie prenante. Pendant longtemps, l'histoire s'est écrite comme un récit du pouvoir, de l'État, des batailles et des grands hommes — un espace d'où les femmes étaient presque absentes par définition, puisqu'on les avait tenues loin de ces scènes. L'absence dans les archives redoublait l'absence dans le monde, et la discipline prenait la seconde pour une preuve de la première.
Riot-Sarcey insiste sur un cercle vicieux. Les femmes agissaient, travaillaient, se révoltaient, pensaient — mais leurs actes laissaient moins de traces officielles, parce que les institutions qui produisent les archives étaient tenues par des hommes. L'historien venait ensuite, trouvait des sources où les femmes manquaient, et en concluait qu'elles n'avaient pas compté. Le silence des documents devenait un verdict sur le passé, alors qu'il n'était que le reflet de qui avait eu le droit d'écrire.
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03 Chapitre 3 — La Révolution qui enferme au lieu de libérer
Le cas le plus troublant, pour Riot-Sarcey, est celui de la Révolution française. On la raconte comme l'avènement de l'individu libre et égal, la fin des assignations d'Ancien Régime. Pour les femmes, le bilan est l'inverse de ce qu'on imagine. Au nom même de la nature et de la raison, la Révolution leur referme des portes qui, sous la monarchie, étaient restées entrouvertes.
Les femmes participent pleinement aux journées révolutionnaires. Elles forment des clubs, rédigent des pétitions, descendent à Versailles en octobre 1789, débattent de la citoyenneté. Olympe de Gouges publie en 1791 une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, calquée sur celle des hommes pour en souligner l'oubli. Mais la République qui se construit choisit une autre voie. En 1793, les clubs de femmes sont interdits ; Olympe de Gouges est guillotinée la même année.
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04 Chapitre 4 — Le genre comme outil, pas comme militantisme
Reste à comprendre ce que tout cela fait à l'histoire comme discipline. Car l'enjeu, chez Riot-Sarcey, n'est pas d'ajouter un chapitre « les femmes » à côté des chapitres existants, comme on ajouterait un wagon à un train qui continuerait sa route inchangée. Introduire le genre, c'est obliger à relire l'ensemble du récit, y compris ses parties qui semblaient n'avoir rien à voir avec les sexes.
Prenons la Révolution, encore. Tant qu'on la raconte sans le genre, c'est l'histoire d'une conquête de l'égalité. Dès qu'on y intègre la question, le même événement devient le théâtre d'une partition : l'universel se construit en traçant une frontière entre ceux qui y ont droit et celles qu'on en écarte. On ne découvre pas une histoire parallèle des femmes — on découvre que l'histoire centrale était déjà sexuée, et qu'on ne l'avait pas vu parce qu'on partageait les présupposés de ceux qui l'avaient faite.
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05 Conclusion
La différence des sexes, qu'on croyait posée par la nature et simplement consignée par les historiens, se révèle une construction datée, souvent réaffirmée au moment précis où elle vacillait. Riot-Sarcey le montre à travers ces instants d'émancipation proclamée — la Révolution surtout — qui enferment les femmes dans une nature inventée au nom même de la raison et de l'égalité. L'universel démocratique s'est bâti en découpant qui en serait, et ce découpage a été si bien naturalisé qu'il a fini par disparaître du récit qu'on en faisait.
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