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Dialogue avec Marc Augé

Dialogue avec Marc Augé

Raphaël Bessis

Marc Augé et les non-lieux

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Description

Un hall d'aéroport, un soir de semaine. Les mêmes enseignes qu'à Singapour, qu'à Francfort, qu'à Atlanta. On passe une carte d'embarquement, on suit des pictogrammes universels, on achète un café dans une chaîne identique à celle qu'on a quittée à l'autre bout du monde. Personne ne nous parle, personne ne nous connaît, et pourtant tout fonctionne. On est quelque part et nulle part en même temps. C'est exactement ce genre d'endroit qu'un anthropologue français a choisi de regarder en face, au début des années 1990, après une carrière passée à étudier des villages d'Afrique de l'Ouest.

Marc Augé, né en 1935, a fait l'essentiel de sa première vie scientifique en Côte d'Ivoire et au Togo, à décrire des sociétés lagunaires, leurs cultes, leurs façons d'organiser la parenté et le pouvoir. Puis il est rentré, et il a retourné son regard d'ethnologue vers son propre monde : le RER, les supermarchés, les autoroutes, les aéroports. Dans un livre d'entretiens, « Dialogue avec Marc Augé », le philosophe Raphaël Bessis le fait revenir sur ce basculement et sur les concepts qui en sont sortis.

Au cœur de la conversation, une intuition devenue célèbre : nos vies contemporaines se déroulent de plus en plus dans des espaces qui ne produisent ni identité, ni relation, ni mémoire. Augé les appelle les non-lieux. Derrière le mot, il y a tout un diagnostic sur l'époque — ce qu'il nomme la surmodernité — et une question sur ce que devient le métier même d'ethnologue quand l'ailleurs a disparu.

La question que l’on se pose : Que décrit-on exactement quand on dit qu'on vit de plus en plus dans des « non-lieux », et qu'est-ce que ça change pour qui veut comprendre le monde contemporain ?Ce que l’on va voir : Le parcours d'un anthropologue qui a tourné son regard vers chez lui, le diagnostic d'une époque saturée, et ce que cette bascule fait au métier même d'observer les sociétés.

Sommaire

01

Chapitre 1 — L'eth­no­logue qui a quitté l'Afrique pour le métro

Avant d'être l'homme des non-lieux, Augé est un africaniste. Dans les années 1960 et 1970, il travaille sur les populations alladian et ébrié des lagunes ivoiriennes, puis au Togo, et publie des ouvrages sur la sorcellerie, le pouvoir, les systèmes de pensée de ces sociétés. C'est un terrain classique de l'ethnologie : on part loin, on apprend une langue, on reste longtemps, on décrit une totalité culturelle qui n'est pas la sienne. L'ailleurs est la matière première de la discipline, et Augé en est un praticien reconnu.

Dans ses échanges avec Bessis, il raconte comment ce partage a cessé de tenir. L'Afrique qu'il étudiait n'était pas un conservatoire figé : elle avait ses radios, ses migrations, ses marchandises venues d'ailleurs, ses églises nouvelles. Le village « traditionnel » qu'une certaine ethnologie cherchait était déjà traversé par le monde. Symétriquement, les sociétés occidentales regorgeaient de rituels, de croyances, de mécanismes de parenté et de pouvoir qu'on n'avait jamais vraiment regardés avec les outils forgés pour l'exotique.

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02

Chapitre 2 — Sur­mo­der­ni­té : trop de temps, trop d'espace, trop d'individu

Avant le non-lieu, il y a le diagnostic qui le rend nécessaire. Augé refuse le mot « postmodernité », qui suggère qu'on serait sorti de la modernité, passé de l'autre côté. Pour lui, on n'en est pas sorti : on en a trop. D'où son terme, la surmodernité. Non pas une rupture, mais un excès — la modernité poussée à une intensité qui déforme notre rapport ordinaire au monde. L'époque n'est pas vide, elle est saturée.

Cet excès se décline, dans sa conversation avec Bessis, en trois surabondances. D'abord un excès de temps : les événements se bousculent, l'actualité s'accélère, l'histoire semble se faire sous nos yeux à un rythme qu'aucune mémoire ne parvient à ranger. On a du mal à donner du sens au présent parce qu'il n'arrête pas de se produire. Chaque journée apporte sa dose de nouvelles mondiales qui nous concernent sans qu'on sache quoi en faire.

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03

Chapitre 3 — Le non-lieu, ou l'espace qu'on traverse sans l'habiter

Le concept se définit par contraste. Un lieu, au sens anthropologique, est un espace chargé : il porte une identité, il tisse des relations entre ceux qui l'occupent, il garde une mémoire. Le village, la place, la maison de famille sont des lieux parce qu'on y est quelqu'un, parce qu'on y connaît les autres, parce qu'il y a une histoire inscrite dans leurs murs. Le lieu relie les gens à un passé et les uns aux autres.

Le non-lieu est son négatif. C'est un espace qui ne crée ni identité singulière, ni relation, ni mémoire. L'aéroport, l'autoroute, la chambre d'hôtel de chaîne, le supermarché, la salle d'attente, le centre commercial : on y passe, on n'y habite pas. On n'y est pas un voisin ou un parent, on y est un passager, un client, un usager. L'identité qu'on y a est contractuelle et provisoire — un billet, une carte, un code. Et l'on s'y adresse à nous par des textes et des écrans plutôt que par des visages.

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04

Chapitre 4 — L'eth­no­lo­gie peut-elle encore saisir un monde devenu un seul lieu ?

Si le non-lieu est le symptôme, la vraie question que porte le livre est plus vaste : que devient l'anthropologie quand son objet historique s'évapore ? La discipline s'était construite sur l'écart — une société observatrice, des sociétés observées, un ailleurs suffisamment autre pour servir de révélateur. Augé, en tournant son regard vers le métro, acte que cet écart n'existe plus comme avant. Le monde globalisé rapproche tout, standardise les espaces, fait circuler les mêmes images et les mêmes marchandises d'un continent à l'autre.

Dans ses échanges avec Bessis, il en tire une conséquence qui engage tout le métier. On ne peut plus penser une culture comme une île refermée sur elle-même, qu'il suffirait d'aller décrire sur place. Toute société est désormais prise dans des flux qui la dépassent : migrations, médias, économie planétaire. L'ethnologie des non-lieux n'est donc pas un petit chapitre curieux sur les aéroports — c'est une tentative de fournir des outils pour lire ce monde interconnecté, où le local et le global se mélangent dans le moindre centre commercial de banlieue.

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05

Conclusion

Entre le village lagunaire des débuts et le hall d'aéroport des années 1990, il n'y a pas, chez Augé, de reniement — il y a une continuité de regard. Le même œil qui décrivait les cultes ébrié décrit les règles tacites du métro et les écrans qui nous parlent à la place des gens. Ce que le livre d'entretiens rend sensible, c'est que le non-lieu n'a jamais été un cri contre la modernité, mais un instrument pour la décrire. Nommer ces espaces où l'on circule sans habiter, c'est se donner les moyens de voir ce qui, autrement, resterait transparent à force d'être quotidien.

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