Communiquer, c'est négocier
Distinguer l'information de la communication
Description
On a sans doute déjà vécu cette scène : on envoie un message limpide, argumenté, poli, et en face la personne comprend autre chose, ou ne bouge pas d'un millimètre. On se dit qu'on a mal expliqué, qu'il faudrait reformuler, ajouter un schéma, un exemple. Comme si, en augmentant la quantité d'information, on finissait toujours par tomber d'accord. Le sociologue français Dominique Wolton, qui travaille sur la communication depuis les années 1970 au CNRS, retourne complètement ce réflexe dans un ouvrage au titre tranchant : Communiquer, c'est négocier.
Son point de départ est une distinction qu'on oublie tout le temps. Informer, c'est produire et diffuser un message. Communiquer, c'est autre chose : c'est le moment où quelqu'un, en face, reçoit ce message, le filtre, l'accepte ou le refuse. Entre les deux il y a un autre, avec son histoire, sa langue, ses convictions — bref, une liberté. Et cette liberté ne se commande pas. Plus on a de moyens techniques pour diffuser, plus on découvre que diffuser ne suffit jamais à s'entendre.
Wolton tire de là une conséquence qui dérange un monde saturé d'écrans et de flux. Nous n'avons jamais autant informé, et nous ne nous sommes jamais aussi peu compris. Le malentendu n'est pas un bug à corriger, c'est la texture même de toute relation humaine dès qu'il y a de l'altérité en jeu.
La question que l’on se pose : Pourquoi, à l'ère où l'on diffuse plus de messages que jamais, s'entend-on si mal — et que faire de ce ratage permanent ?Ce que l’on va voir : La séparation entre informer et communiquer, la résistance de celui qui reçoit, et ce que change le fait de voir la communication comme une négociation plutôt qu'une transmission.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Informer n'est pas communiquer
Wolton commence par nettoyer un mot devenu fourre-tout. Dans l'usage courant, « communication » désigne à peu près tout : les médias, le marketing, la pub d'une entreprise, le fait de parler à quelqu'un. Lui tranche net. D'un côté, l'information : un message, un contenu, une donnée qu'on produit et qu'on envoie. De l'autre, la communication : la relation qui s'établit — ou non — avec celui qui reçoit. On peut informer sans communiquer. C'est même, selon lui, ce qui se passe le plus souvent.
La technique a brouillé les cartes. On a tellement progressé dans la diffusion — internet, chaînes d'info en continu, réseaux — qu'on a cru régler le problème de la communication en réglant celui de la transmission. Erreur de perspective. Multiplier les tuyaux ne multiplie pas l'entente. Wolton rappelle qu'un message parfaitement émis peut arriver intact et ne rien produire, ou produire l'inverse de ce qu'on visait. La performance technique de l'émission ne dit rien de la réussite de la relation.
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02 Chapitre 2 — Le récepteur qui résiste
La grande découverte de la fin du XXe siècle, pour Wolton, tient en une phrase : le récepteur n'est pas passif. Longtemps, on a imaginé le public comme une masse qu'un message pouvait modeler — vote la bonne personne parce qu'on l'a bien matraqué, achète le produit parce que la pub était maligne. Les faits ont démenti cette vision mécanique. Les gens regardent, écoutent, lisent, et font ensuite ce qu'ils veulent. Ils négocient en permanence avec ce qu'on leur envoie.
Cette résistance n'a rien de marginal. Elle vient du fait que chacun reçoit depuis un lieu : une histoire personnelle, une appartenance sociale, une culture, une langue maternelle. Deux personnes devant le même reportage n'y voient pas la même chose. Ce n'est pas qu'elles comprennent mal ; c'est qu'elles comprennent depuis où elles sont. Wolton insiste : l'altérité du récepteur n'est pas un obstacle à contourner, c'est la condition même de la communication. Sans autre différent de soi, il n'y aurait rien à échanger.
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03 Chapitre 3 — Le triangle qui coince : information, communication, incommunication
Pour penser ce ratage permanent, Wolton pose un troisième terme à côté de l'information et de la communication : l'incommunication. Non pas l'absence de communication, mais sa limite normale. Quand deux cultures, deux langues, deux visions du monde se rencontrent, il reste toujours un fond qui ne passe pas, un reste intraduisible. Ce reste n'est pas un échec technique qu'un meilleur outil réglerait. Il tient à ce que l'autre est irréductiblement autre.
L'incommunication est partout dès qu'il y a de l'altérité : entre générations, entre cultures, entre un médecin et son patient, entre deux pays qui négocient. On croit souvent que si l'on s'y prend mieux, on finira par tout se faire comprendre. Wolton dit l'inverse : il faut faire son deuil de la transparence totale. Le rêve d'une communication parfaite, où chacun recevrait exactement ce que l'autre a voulu dire, est un rêve dangereux — parce qu'il débouche, quand il échoue, sur l'exaspération et le repli.
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04 Chapitre 4 — Cohabiter plutôt que convaincre
Si communiquer c'est négocier, alors toute la question bascule. On ne cherche plus à convaincre l'autre, à le réduire à notre vision, à gagner. On cherche à cohabiter avec lui, c'est-à-dire à vivre côte à côte avec des différences qu'aucun message ne fera disparaître. Wolton voit là l'enjeu central de notre époque. Le village global dont on parlait dans les années 1990 n'a pas produit un monde uni ; il a produit un monde où tout le monde est voisin de tout le monde, sans s'être choisi.
C'est un déplacement de valeur considérable. La communication était pensée comme un instrument de persuasion : bien communiquer, c'était arriver à ses fins, faire adhérer, aligner. Wolton la repense comme un art de la coexistence. Entre des peuples qui ne partagent ni la langue, ni la religion, ni l'histoire, l'objectif raisonnable n'est pas l'unanimité — c'est un modus vivendi. La cohabitation n'est pas l'amour fusionnel entre cultures ; c'est le compromis permanent qui permet de ne pas se faire la guerre tout en restant profondément différents.
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05 Conclusion
Au bout du parcours, le titre de Wolton cesse d'être une formule et devient un diagnostic. Informer, on sait faire, de mieux en mieux, à des coûts toujours plus bas. Communiquer, c'est une autre affaire, parce qu'en face il y a toujours quelqu'un de libre qui filtre, résiste et comprend depuis son propre monde. Entre ces deux libertés, le message ne circule pas tout seul : il se discute, se dispute, s'arrange. Ce ne sera jamais une transmission propre, et ce reste qui ne passe pas — l'incommunication — fait partie du jeu plutôt qu'il ne le gâche.
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