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Décolonisons-nous

Dé­co­lo­ni­sons-nous

Frank Lao

Récit d'un fils de réfugiés du Laos

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Description

Il y a des familles où certaines pièces de la maison restent fermées à clé. Chez Frank Lao, cette pièce portait un nom géographique — le Laos — et personne ne l'ouvrait. Ses parents sont arrivés en France comme réfugiés après la guerre qui a ravagé l'Asie du Sud-Est dans les années 1970. Ils appartiennent au peuple hmong, une minorité des montagnes, et ils ont fui un pays que la plupart des Français situeraient à peine sur une carte. Lui a grandi dans l'Hexagone, scolarisé en français, avec ce trou au centre de son histoire : un avant dont on ne parlait pas, un pays d'origine resté flou, une langue maternelle qu'il perdait peu à peu.

Dans son livre Décolonisons-nous, Frank Lao raconte ce qu'il a fallu de détours pour reconstituer ce qu'on lui avait tu. Pas par méchanceté — par survie. Ses parents avaient troqué le récit contre le silence, persuadés que pour que leur fils réussisse ici, il valait mieux qu'il regarde devant, pas derrière. Et lui a longtemps joué le jeu : devenir le plus français possible, gommer l'accent, les plats, les traits, tout ce qui pouvait signaler la différence. Jusqu'au jour où ce gommage a commencé à peser plus lourd que la différence elle-même.

Le titre annonce un programme intime. Décoloniser ici ne désigne pas un événement lointain réglé dans les manuels, mais quelque chose qui se joue encore dans le rapport qu'un fils de réfugiés entretient avec son propre reflet. Entre une Indochine française qu'on n'enseigne presque pas et une guerre que les grandes puissances ont menée en secret, il reste une génération qui porte, sans toujours le savoir, les restes d'une histoire jamais vraiment racontée.

La question que l’on se pose : Que reste-t-il à décoloniser quand la colonie a disparu depuis longtemps mais que la honte, elle, se transmet encore ?Ce que l’on va voir : Une histoire familiale venue des montagnes du Laos, le silence qui l'a scellée, et le long travail d'un fils pour la rouvrir.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Une guerre qu'on n'apprend pas à l'école

Pour comprendre d'où vient Frank Lao, il faut remonter à un conflit que peu de gens, en France, sauraient nommer. Pendant la guerre du Vietnam, les États-Unis ont mené au Laos voisin une campagne militaire tenue longtemps secrète. Entre 1964 et 1973, l'aviation américaine a largué sur ce petit pays une quantité de bombes colossale — au point qu'on le décrit souvent comme l'un des pays les plus bombardés par habitant de l'histoire. Officiellement, le Laos était neutre. Officieusement, il servait de terrain à un affrontement qui le dépassait.

Au cœur de cette guerre clandestine, il y avait les Hmong. Cette minorité des montagnes a été recrutée et armée par la CIA pour combattre aux côtés des Américains, contre les forces communistes du Pathet Lao. On leur a promis beaucoup. Des milliers d'hommes et d'enfants-soldats y ont laissé la vie. Puis, en 1975, les Américains se sont retirés, le régime communiste a pris le pouvoir, et ceux qui avaient combattu avec l'ennemi vaincu sont devenus des cibles. Pour une large part des Hmong, rester voulait dire mourir.

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02

Chapitre 2 — Le silence des parents, la honte du fils

Le silence, dans sa famille, n'était pas un oubli. C'était une décision, même jamais formulée comme telle. Les parents de Frank Lao avaient traversé l'horreur — la fuite, les camps, la perte de proches, le déracinement total. Reparler de tout ça, pour eux, n'avait aucune utilité pratique. Mieux valait tout mettre dans l'effort du présent : trouver du travail, nourrir les enfants, tenir. Le passé était un poids mort qu'on ne hissait pas sur les épaules des plus jeunes.

Du coup, l'enfant reçoit l'histoire par fragments. Un mot lâché, un plat, une chanson, une larme vite essuyée lors d'une réunion de famille. Il devine qu'il y a eu quelque chose d'immense et de douloureux, mais il n'a pas les clés pour le lire. Et comme souvent chez les enfants d'immigrés, ce flou ne produit pas de la curiosité tranquille — il produit de la gêne. On ne sait pas d'où on vient, on sent que c'est compliqué, alors on préfère ne pas creuser.

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03

Chapitre 3 — Ce que "s'intégrer" voulait vraiment dire

Le mot qui organise toute cette période, c'est l'intégration. Un mot qui sonne généreux, accueillant, et que Frank Lao décortique pour montrer son envers. S'intégrer, dans la pratique qu'il décrit, ne veut pas dire ajouter sa culture à celle du pays d'accueil. Ça veut dire soustraire la sienne jusqu'à ce qu'elle ne dérange plus. Le bon immigré, le bon fils d'immigré, est celui qui se fait discret, qui ne revendique rien, qui disparaît dans le décor.

Lui s'y est employé avec application. Effacer l'accent qu'il n'avait d'ailleurs presque pas, choisir des références culturelles impeccablement françaises, tenir à distance tout ce qui pouvait le ramener au Laos. La langue hmong, qu'il maîtrisait enfant, s'est effritée faute d'usage. Les plats de la maison sont devenus un secret qu'on ne partage pas avec les copains. À chaque étape, un petit gain de confort social contre une petite perte de soi — un marché qui paraît avantageux tant qu'on ne fait pas les comptes.

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04

Chapitre 4 — Décoloniser, un travail qui commence à l'intérieur

Le mot décoloniser, Frank Lao le prend au sérieux, mais pas là où on l'attend. Il ne s'agit pas pour lui de rejouer une histoire de colons et de colonisés comme une affaire classée, logée dans le passé. Il s'agit de constater qu'une colonisation laisse des restes bien après sa disparition officielle, et que ces restes vivent dans les têtes. Avoir intériorisé qu'il fallait ressembler au modèle dominant, s'être jugé soi-même déficient d'être différent : voilà, pour lui, la part la plus tenace de l'héritage colonial. Celle qui n'a besoin d'aucune administration pour se perpétuer.

Vu sous cet angle, l'absence de l'Indochine dans la mémoire française n'est pas un détail. La France a colonisé une large part de l'Asie du Sud-Est pendant près d'un siècle, en a tiré des ressources, des hommes, des récits, puis a perdu cette guerre-là aussi, avant de refermer le dossier presque sans trace dans son roman national. Les descendants de cette histoire arrivent donc dans un pays qui a tout oublié de leur origine, mais qui garde intacte la hiérarchie des visages qu'elle avait installée là-bas. On exige d'eux qu'ils s'intègrent à une mémoire qui les a effacés d'avance.

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05

Conclusion

La pièce fermée à clé, Frank Lao a fini par l'ouvrir. Pas d'un coup, pas sans douleur, et pas sans se heurter au silence de parents qui avaient eu leurs raisons de la verrouiller. Ce qu'il y a trouvé n'était pas qu'un pays perdu : c'était une guerre tenue secrète, un peuple recruté puis abandonné, une fuite, et par-dessus tout ça, une France qui avait colonisé l'Indochine avant d'en effacer le souvenir. Reconstituer cette histoire, c'était refuser le marché qu'on lui avait proposé enfant — s'alléger de soi pour être accepté.

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