Amadou Hampâté Bâ, homme de science et de sagesse
Hampâté Bâ, savoir et tradition orale
Description
Il y a une phrase qu'on attribue à Amadou Hampâté Bâ et qu'on cite partout, souvent sans savoir d'où elle vient : « En Afrique, un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. » Il l'a prononcée en 1960, devant l'Unesco, à Paris, devant une assemblée de diplomates et de savants qui parlaient d'archives, de manuscrits, de conservation. Lui est venu parler d'hommes. D'un certain type d'homme : celui qui porte dans sa mémoire des généalogies entières, des récits de fondation, des traités de médecine, des codes de droit coutumier — tout un continent de savoir qui n'a jamais été écrit nulle part, et qui disparaît avec son dernier dépositaire.
Hampâté Bâ n'était pas un folkloriste venu collecter des contes pour les attendrir. C'était un homme formé à l'école coloniale française, fonctionnaire de l'administration, puis chercheur reconnu, membre du Conseil exécutif de l'Unesco. Il maniait l'écrit avec une précision d'archiviste et respectait l'oral avec une rigueur de savant. Toute sa vie a tenu dans cet écart : prouver que la parole transmise de bouche à oreille, de maître à disciple, pouvait être une science aussi exigeante que celle des livres.
Ahmadou Touré et N'Tji Idriss Mariko retracent ce parcours, de l'enfant peul de Bandiagara au sage mondialement reconnu. Ils racontent un homme qui a passé sa vie à faire reconnaître comme savoir ce que l'Occident rangeait dans la légende — et qui, pour y arriver, a dû être les deux à la fois : l'homme de science et l'homme de sagesse.
La question que l’on se pose : Comment un fonctionnaire colonial formé à l'écrit a-t-il fait de la parole transmise oralement une discipline reconnue, au point d'en imposer la valeur jusqu'à l'Unesco ?Ce que l’on va voir : Un parcours qui part d'une enfance à cheval sur deux cultures, passe par le travail minutieux d'un homme qui a consacré sa vie à sauver une mémoire menacée, et débouche sur la place qu'il occupe aujourd'hui dans la pensée du continent.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Bandiagara, 1901 — un enfant dans deux mondes
Amadou Hampâté Bâ naît vers 1901 à Bandiagara, au cœur de ce qui est alors le Soudan français, aujourd'hui le Mali. La date exacte reste incertaine — on ne tenait pas de registre d'état civil pour les enfants peuls de cette région, ce qui, en soi, dit déjà quelque chose du monde où il grandit. Sa famille appartient à l'aristocratie peule, un milieu où la généalogie, la parole donnée et la mémoire des ancêtres structurent la vie entière. Enfant, il est confié à un maître coranique, puis élevé dans une double tradition : l'islam soufi de la confrérie tidjane et les savoirs peuls transmis oralement par les anciens.
Son éducation se joue d'abord à l'oreille. Autour des foyers, il écoute les récits, les proverbes, les histoires de fondation, les enseignements des maîtres. C'est là qu'il rencontre Tierno Bokar, le « sage de Bandiagara », un maître spirituel dont il restera le disciple et dont il écrira plus tard la vie. De cet homme, il tient l'essentiel de sa formation intérieure : une manière de penser l'islam tournée vers la tolérance, l'écoute et l'amour, loin de toute rigidité.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
02 Chapitre 2 — « Un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle »
La phrase prononcée à l'Unesco en 1960 n'est pas un trait d'orateur. Elle résume une inquiétude concrète que Hampâté Bâ porte depuis des décennies. En Afrique de l'Ouest, le savoir ne se range pas dans des bibliothèques : il vit dans des hommes. Les griots conservent les généalogies et les chroniques dynastiques ; les maîtres initiatiques transmettent les traités sur le monde, les plantes, les nombres, les correspondances entre les êtres. Ce savoir est immense, structuré, souvent d'une précision stupéfiante — et il n'existe que tant que vit celui qui le porte.
Ce que Hampâté Bâ comprend, et que l'Occident de son temps peine à admettre, c'est que cette oralité n'a rien d'approximatif. La transmission obéit à des règles strictes : on apprend par cœur, on vérifie, on corrige, la parole engage celui qui la donne. Dans la culture peule et bambara qu'il connaît de l'intérieur, mentir sur un récit transmis est une faute grave. L'oral dispose de ses propres garde-fous contre l'erreur, comparables à ceux que l'écrit s'est donnés. Encore fallait-il quelqu'un pour l'expliquer dans le langage des savants.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
03 Chapitre 3 — L'administrateur, l'archiviste, l'écrivain
Avant de parler à l'Unesco, Hampâté Bâ a d'abord été fonctionnaire colonial. Entré dans l'administration en 1922, il sert comme écrivain-interprète dans plusieurs postes de l'Afrique-Occidentale française, notamment en Haute-Volta et au Soudan. Le poste n'a rien de prestigieux, mais il lui donne un observatoire unique : il voit l'administration de l'intérieur, circule, rencontre d'innombrables témoins, et profite de chaque affectation pour continuer sa collecte personnelle de traditions.
Le tournant décisif vient en 1942, quand il rejoint l'Institut français d'Afrique noire, l'IFAN, à Dakar, dirigé par Théodore Monod. Là, sa passion devient un métier reconnu. Il mène des recherches, publie ses premiers travaux savants, dont une étude de référence sur l'Empire peul du Macina au XIXe siècle, écrite avec Jacques Daget. Il n'est plus seulement un homme qui sait : il devient un chercheur dont les pairs valident les méthodes, un pont entre l'érudition africaine et les cadres universitaires occidentaux.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
04 Chapitre 4 — La tradition orale comme méthode, pas comme nostalgie
Ce que Touré et Mariko mettent au jour, au-delà de la biographie, c'est un renversement intellectuel dont on mesure mal aujourd'hui l'ampleur. Pendant longtemps, l'orientation dominante des savoirs sur l'Afrique voulait que ce qui n'était pas écrit ne fût pas vraiment de l'histoire. Un continent sans archives écrites passait pour un continent sans mémoire fiable, voire sans passé digne d'étude. Hampâté Bâ a passé sa vie à démontrer que cette équation était fausse — non par militantisme, mais par la preuve.
Sa contribution tient en une idée simple et dévastatrice pour les préjugés de son temps : l'oralité est une source, au sens plein que les historiens donnent à ce mot. On peut la critiquer, la recouper, en évaluer la fiabilité, comme on le fait d'un document d'archives. Cette position, qu'il défend dès les années 1960, nourrira la grande entreprise de l'Histoire générale de l'Afrique lancée par l'Unesco, où la tradition orale est reconnue comme matériau historique à part entière. Des chercheurs comme le Congolais Joseph Ki-Zerbo ou l'historien de l'oralité Jan Vansina s'inscrivent dans ce sillage.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
05 Conclusion
La phrase sur le vieillard et la bibliothèque a fini par échapper à son auteur : on la cite aujourd'hui pour parler de tout et de rien, détachée de l'homme qui l'a pensée. Le livre de Touré et Mariko la remet à sa place. Derrière la formule, il y a un parcours entier, cohérent, obstiné : un enfant de Bandiagara qui a passé quatre-vingt-dix ans à sauver une mémoire que personne autour de lui ne jugeait digne d'être sauvée, et à convaincre le reste du monde qu'il avait tort.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !