Sans transition
Les énergies s'ajoutent sans se remplacer
Description
On a fini par parler de la question climatique dans une seule langue : celle de la transition. Les gouvernements ont leur ministre de la transition, les entreprises leur feuille de route, les manuels scolaires leur chapitre. L'image est partout la même, et elle est rassurante : on passerait d'un monde à un autre, du fossile au renouvelable, comme on a quitté le bois pour le charbon, puis le charbon pour le pétrole. Une énergie en remplace une autre, l'Histoire avance par étapes nettes, et il suffit d'accélérer le dernier relais pour s'en sortir.
L'historien Jean-Baptiste Fressoz, spécialiste de l'environnement et des techniques, a passé des années à vérifier cette image dans les archives. Son verdict, publié en 2024 dans un livre au titre sans équivoque, Sans transition, tient en une phrase désagréable : ça ne s'est jamais passé comme ça. Les énergies ne se sont jamais remplacées. Elles se sont additionnées. Le charbon n'a pas chassé le bois, le pétrole n'a pas chassé le charbon — chaque nouvelle source est venue se poser sur les précédentes, qui ont continué de croître, souvent grâce à elle.
Si c'est vrai, alors le mot sur lequel repose toute notre manière de penser l'avenir énergétique décrit un phénomène qui n'a jamais eu lieu. Et un récit qui n'a pas de précédent historique ne promet pas ce qu'il prétend promettre.
La question que l’on se pose : Et si le grand récit de la transition — une énergie qui succède à une autre — était une invention récente que les faits historiques ne confirment nulle part ?Ce que l’on va voir : Comment un historien reconstitue, archives à l'appui, un passé énergétique fait d'empilements plutôt que de relais, et pourquoi ça change ce qu'on peut raisonnablement attendre du présent.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un mot qui arrange tout le monde
Le mot « transition » paraît si naturel qu'on oublie qu'il a une date de naissance. Fressoz la situe précisément : la notion d'une « transition énergétique » entendue comme passage ordonné d'une source à une autre ne s'impose pas chez les historiens ou les ingénieurs, mais dans les cercles de prospective des années 1970, au moment des chocs pétroliers. Avant ça, personne ne pensait l'histoire de l'énergie en ces termes. Le mot arrive pour rassurer : si le pétrole se raréfie, pas de panique, l'Histoire montre qu'on sait changer de carburant, on l'a déjà fait, on le refera.
C'est là que Fressoz pointe le tour de passe-passe. Pour que l'avenir soit rassurant, il a fallu réécrire le passé. On a fabriqué rétrospectivement une suite d'« âges » bien rangés — l'âge du bois, l'âge du charbon, l'âge du pétrole — en laissant croire que chacun succédait au précédent. L'image des étapes a été projetée sur une histoire qui ne la contenait pas. Les futurologues avaient besoin d'un précédent ; ils se le sont donné.
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02 Chapitre 2 — Le charbon n'a pas tué le bois
Prenons le cas d'école, celui que tous les manuels racontent comme une relève : l'Angleterre quitte le bois pour le charbon, la machine à vapeur enterre les énergies anciennes, et le XIXe siècle démarre. Fressoz reprend les chiffres de production et le récit s'effondre. Au moment où la consommation de charbon britannique explose, la consommation de bois ne recule pas. Elle grimpe. Le pays brûle plus de charbon et plus de bois en même temps, pendant des décennies.
La raison est presque mécanique. Extraire le charbon exige d'étayer les galeries, et un puits de mine engloutit des quantités colossales de bois pour tenir ses boisages. Transporter le charbon exige des wagonnets, puis des traverses de chemin de fer — en bois — par millions. Construire les usines qui consomment le charbon, loger les ouvriers, fabriquer les navires qui l'exportent : tout cela mobilise du bois. Le charbon n'a pas remplacé le bois, il en a eu besoin, il en a même dopé la demande. Les deux énergies ont crû ensemble, l'une tirant l'autre.
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03 Chapitre 3 — Plus de pétrole, plus de charbon, plus de tout
On pourrait objecter que le charbon-bois est un cas ancien, et qu'on fait mieux depuis. Fressoz avance alors au XXe siècle, là où l'on croit le plus fermement aux relais. Le pétrole était censé détrôner le charbon. Pourtant, le monde n'a jamais consommé autant de charbon qu'aujourd'hui — plus dans les deux dernières décennies que dans toute l'histoire antérieure réunie. Le pétrole s'est ajouté au charbon. Puis le gaz s'est ajouté aux deux. Les courbes ne se croisent pas, elles montent toutes ensemble.
Le détail qui fait mal : les énergies nouvelles ont souvent servi à produire les anciennes. Il faut du pétrole pour faire tourner les immenses engins qui extraient le charbon dans les mines à ciel ouvert. Il faut de l'électricité pour ventiler et pomper les galeries. Et aujourd'hui, il faut du charbon, du gaz et du pétrole pour fabriquer l'acier des éoliennes, le silicium des panneaux solaires, le béton des barrages. Les renouvelables ne poussent pas sur un sol vierge ; elles poussent sur un socle fossile qui les rend possibles, et que leur fabrication, pour l'instant, fait tourner plus fort.
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04 Chapitre 4 — Ce que le mot "transition" nous empêche de voir
Au fond, ce que Fressoz démonte, c'est moins une erreur de chiffres qu'une manière de se raconter le temps. Le récit de la transition découpe l'Histoire en étapes successives et propres, et il range le problème climatique dans cette file d'attente : encore un relais à franchir, le dernier. Ce découpage a une vertu psychologique évidente — il rend l'avenir lisible, ordonné, presque automatique. Il suffirait de laisser la pente historique faire son travail, en poussant un peu.
Le problème, c'est que ce confort narratif dépolitise tout. Si le remplacement est le cours naturel de l'Histoire, alors sortir des fossiles devient une affaire d'ingénieurs et de calendrier, pas de choix de société. On attend la technologie salvatrice comme on a attendu la machine à vapeur, persuadé qu'elle viendra évincer l'ancien monde toute seule. Or Fressoz montre que les techniques ne fonctionnent jamais comme ça : elles s'ajoutent, elles s'entraînent, elles s'imbriquent. L'idée d'une relève spontanée est une fiction qui dispense d'agir.
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05 Conclusion
Fressoz ne nie pas l'urgence de sortir des énergies fossiles ; il affirme qu'on s'y prend avec une carte fausse. Le récit de la transition promettait un chemin déjà emprunté — il suffisait de le refaire plus vite. Les archives disent l'inverse : le bois, le charbon, le pétrole, le gaz ne se sont jamais relayés, ils se sont empilés, chacun nourrissant la croissance des autres. Ce qu'on prenait pour une succession d'âges était une accumulation continue, et ce qu'on appelle aujourd'hui transition n'a, dans toute l'histoire industrielle, aucun précédent.
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