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Couverture de 'Lavenir de la nature humaine'

L’avenir de la nature humaine

Jürgen Habermas

Vers un eugénisme libéral ?

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Description

Depuis peu, les hommes ont découvert et analysé leur code génétique, de sorte qu’ils peuvent le manipuler, comme ils le font pour les plantes et les animaux. S’ouvrent des perspectives. On peut détecter l’origine génétique de certaines maladies ; on peut diagnostiquer d’éventuelles maladies dans les embryons ; on peut améliorer les capacités des individus à naître.

C’est à cerner les implications philosophiques et politiques de ce nouvel eugénisme que s’attache ici Jürgen Habermas.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

À l’heure des expérimentations sur le génome humain, d’aucuns se prennent à rêver d’une amélioration de l’espèce par les voies d’un nouvel eugénisme fondé non sur la contrainte d’État mais, au contraire, sur la libre volonté des géniteurs. Philosophe de l’après-guerre allemande, Habermas n’est pas indifférent à ce bouleversement. L’Allemagne est le pays de l’eugénisme nazi et de ses terrifiantes inventions : Lebensborn, centres où des fournées de SS étaient envoyées s’accoupler avec les meilleures représentantes de la race aryenne, et extermination des mal-nés. Mais il ne peut pas non plus se satisfaire d’une condamnation radicale et totale de toute forme de progrès biologique.

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02

Le nouvel eugénisme

Chacun ressent, à l’évocation des pratiques de l’eugénisme libéral, une sorte de nausée existentielle. Et pourtant, on est loin de l’eugénisme totalitaire. Il ne s’agit plus, de nos jours, d’exterminer les trisomiques ou de forcer la régénération de la race par l’élevage humain. Depuis les années 1940, la génétique a fait de décisifs progrès. Désormais, on peut agir en amont. Après avoir découvert que les caractères génétiques des hommes étaient entièrement contenus dans un certain code, l’ADN, les scientifiques se sont en effet acharnés à en percer les secrets.

Ainsi, telle séquence de l’ADN serait responsable de la couleur des yeux, telle autre de la longueur de l’intestin, telle des prédispositions aux accoutumances, telle enfin des maladies mentales. Dès lors, tout naturellement, a émergé l’idée que l’on pourrait prévenir l’existence même de maladies, et ceci de deux manières. La première consisterait à refuser l’implantation utérine aux embryons où l’on aurait détecté, lors du diagnostic pré-implantatoire, lesdites maladies ; la deuxième en une rectification de l’ADN. Dans tous les cas, le rôle du médecin resterait neutre. Il ne ferait que dire aux parents l’état de l’ADN, leur proposant telle ou telle solution, naturellement pour le bien de l’enfant à naître.

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03

Les fondements de l’éthique et de la morale

Chaque découverte scientifique ouvre à l’homme de nouvelles possibilités techniques. C’est ainsi que la modernité occidentale a étendu, peu à peu, son emprise sur le monde et sur la nature. Mais, jusque là, il y avait deux mondes, l’un en face de l’autre. D’un côté la nature, animée et inanimée, à la manipulation de laquelle nulle morale n’avait rien à opposer. De l’autre, la subjectivité humaine, comprise comme étant une instance extérieure à la nature, et donc par définition à l’abri de toute manipulation.

Cette configuration n’est plus de mise. Aujourd’hui, la subjectivité elle-même est atteinte par l’entreprise scientifico-technique de la modernité. Il ne faut en effet pas croire, nous dit Habermas, que le corps serait une chose à notre disposition, comme l’outil pour l’ouvrier, et que donc une intervention génétique ne serait rien d’autre que l’amélioration d’un instrument. Le corps est nous-même ; nous sommes notre corps. Si une nausée nous prend à considérer les potentialités ouvertes par le génie génétique, ce n’est pas parce que des principes religieux ou métaphysiques seraient ainsi ébranlés, mais parce qu’elles minent notre conception de l’homme comme être libre, comme subjectivité.

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04

Ren­ver­se­ment de la morale

Habermas, lui, entend se passer de la religion. Il fait sienne la morale de Kierkegaard, fondée sur cette « maladie à la mort » par laquelle l’homme, revenu des tréfonds du désespoir, naît à une vie pleinement consciente, individuelle et responsable. Mais il récuse Dieu, qui est pour lui une hypothèse dépassée.

Pour Habermas, la morale n’a rien à faire avec un Dieu transcendant. Elle est immanente à la société humaine. Elle consiste dans la reconnaissance par chacun de ce que les autres sont, comme lui, responsables, et qu’ils le sont ni plus ni moins que lui ; en d’autres termes, qu’ils sont égaux.

Mais, pour que cette reconnaissance de la liberté d’autrui, et de soi, ne soit pas un vain mot, il faut que soit remplie une condition. Il faut absolument que chaque être humain particulier ait acquis de soi, à l’adolescence, conscience comme d’un être libre, et donc inconditionné, ou conditionné seulement par le hasard ou la divinité. Pour pouvoir pleinement assumer la responsabilité de ses actes, il faut qu’il puisse se réapproprier – et c’est ce à quoi peuvent aider la psychanalyse comme la littérature – l’ensemble de son histoire personnelle, ses racines, son enfance, pour ensuite pouvoir leur donner le sens qu’il veut. Tout être humain est, par l’éducation, le fruit des désirs de ses parents. Ils auront même pu le déformer, le priver de telle ou telle connaissance, l’obliger à telles ou telles actions, lui enfoncer dans le crâne telle ou telle croyance.

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05

Conclusion

En somme, pour Habermas, la question soulevée par le génie génétique est celle de la survie de la morale. La boucle est bouclée : la modernité achève de se soumettre la nature jusque dans l’homme lui-même, qui se trouve ainsi privé de la subjectivité où résidait sa dignité, seule justification de cette même domination sur la nature.

Il n’y a plus de raison d’être moral, et cette absence de raison concerne tout le monde, même ceux qui n’auront pas été l’objet d’une programmation génétique, car, écrit Habermas : « l’extension du pouvoir de disposer du matériel génétique d’une personne future signifie que toute personne, qu’elle ait été ou non programmée, peut désormais considérer l’agencement de son génome comme la conséquence, qui pourra être l’objet de reproches, ou comme la conséquence d’une décision de ne pas intervenir, autrement dit d’une abstention » (p.122).

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06

Zone critique

Avec justesse, Habermas remarque que la détermination de l’homme par l’ingénierie génétique saperait sa conscience morale. Mais n’est-ce pas là un combat d’arrière-garde ? Les choses ne sont-elles pas déjà accomplies ? Que dire, en effet, des bébés éprouvette dont l’existence même est le fruit d’un vouloir humain ? Que dire de tous ces hommes dont l’existence est due au planning familial ? Que dire de l’humanité en général, à l’heure où chacun doit son existence à une décision de non-avortement, sinon que l’argument de l’irresponsabilité morale vaut pour tous, déjà ?

Peut-être, d’ailleurs, est-ce là l’origine la plus profonde de cette irresponsabilité ou infantilisation généralisée que tout le monde observe ? Alors, Habermas aurait découvert bien plus que ce qu’il pense.

Mais demeure un impensé. Toute l’argumentation d’Habermas repose sur un présupposé : que l’homme serait réellement programmable, qu’il y aurait un programme, et que ce programme serait l’ADN. Et, à cela, à cette anthropologie de l’homme-ordinateur, il y a une objection majeure. Sans même parler de l’existence éventuelle d’une âme immatérielle dont l’ADN ne serait qu’une expression, le déterminisme et l’atomisme de la génétique contemporaine, en effet, jurent assez avec les découvertes de la physique moderne, qui ont laissé loin derrière elles, et le déterminisme, et l’atomisme.

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07

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Jürgen Habermas, L'avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2015.

Du même auteur – Théorie de l’agir communicationnel, Paris, Fayard, 1987.

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