L'inexploré
Cartographier ce qui reste à explorer
Description
On a pris l'habitude de penser qu'il n'y a plus rien à découvrir. Les cartes sont remplies, les pôles atteints, les sommets gravis, le fond des océans scanné au sonar. Google Earth donne l'impression qu'on peut survoler n'importe quel coin de la planète depuis son canapé. L'exploration, dans l'imaginaire commun, appartient au passé : aux grands navigateurs, aux conquistadors, aux figures en casque colonial qui plantaient des drapeaux. Il ne resterait, au fond, qu'à gérer un monde entièrement répertorié.
C'est contre cette intuition que Baptiste Morizot, philosophe et pisteur, écrit L'inexploré, paru en 2023. Son constat de départ n'est pas géographique mais relationnel : si l'on a le sentiment d'un monde épuisé, ce n'est pas parce qu'on a tout vu, c'est parce qu'on a cessé de savoir regarder. La crise écologique, pour lui, est aussi une crise de la sensibilité — une manière appauvrie d'habiter un vivant qu'on croit connaître parce qu'on l'a classé. On protège mal ce qu'on ne sait plus rencontrer.
Morizot ne propose pas de repartir à l'aventure vers des contrées vierges. Il propose de rouvrir, juste sous nos pieds, un territoire qu'on avait déclaré clos. Dans le jardin, le talus, la lisière, il y aurait des continents entiers qu'aucun drone ne survole. Et cette réouverture, dit-il, n'a rien d'une rêverie contemplative : elle touche à la façon dont on décide, collectivement, de cohabiter avec le reste du vivant.
La question que l’on se pose : Et si le sentiment d'un monde entièrement cartographié était l'obstacle lui-même, plutôt qu'une vérité acquise ?Ce que l’on va voir : Comment une crise du rapport au vivant se rejoue dans notre façon de regarder, et ce que la pratique du pistage ouvre comme horizon, jusqu'au terrain politique.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un monde déjà connu, et c'est là le problème
Le point de départ de Morizot tient dans une sensation familière : celle d'un monde devenu transparent. On ouvre une application, on identifie l'oiseau qui chante, on a le nom de l'arbre, la fiche de l'insecte, la carte du sentier. Tout semble déjà nommé, déjà su, déjà ailleurs décrit par quelqu'un de plus compétent. Du coup, il ne resterait plus qu'à consommer cette connaissance, pas à la produire. La nature devient un décor documenté plutôt qu'un interlocuteur.
Cette impression de complétude, selon lui, n'est pas neutre. Elle désarme. Si tout est connu, alors il n'y a plus rien à chercher, plus rien qui puisse surprendre, plus de raison d'aller voir par soi-même. Le vivant se réduit à un stock d'informations qu'on peut à la rigueur protéger, mais avec lequel on n'a plus de relation vivante. On passe à côté d'un merle sans le voir, parce qu'on sait déjà que c'est un merle et que ça suffit.
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02 Chapitre 2 — L'inexploré n'est pas le lointain
L'idée centrale du livre tient dans un déplacement de ce que veut dire explorer. Pour Morizot, l'inexploré n'est pas une zone blanche sur une carte, un territoire que personne n'aurait encore foulé. Ces zones-là ont largement disparu, et il ne s'agit pas de les regretter. L'inexploré est une qualité de la relation, pas une propriété du lieu. Il désigne tout ce qui, dans un milieu déjà cartographié, reste à comprendre, à déchiffrer, à rencontrer vraiment.
Un même jardin, un même bout de talus au bord d'une route peut rester intégralement inexploré pour qui le traverse sans le regarder. Les interactions entre les espèces qui l'habitent, les stratégies des plantes, les trajets des animaux, les relations invisibles qui tissent ce petit monde : tout cela constitue un continent entier qu'aucun drone ne survole. L'inexploré, chez Morizot, est partout dense, partout disponible, précisément là où l'on croyait qu'il n'y avait plus rien à voir.
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03 Chapitre 3 — Pister : une autre façon d'entrer en relation
Morizot n'est pas qu'un philosophe de bureau : il pratique le pistage, cet art ancien de lire les traces laissées par les animaux. C'est de là qu'il tire la figure concrète de l'inexploré. Pister, c'est se pencher sur une empreinte dans la boue, un poil accroché, une crotte, un passage dans les herbes, et reconstituer à partir de ces indices la présence et les intentions d'un animal qu'on ne voit pas. Le monde se met alors à grouiller de signes là où il paraissait vide.
Ce qui l'intéresse dans cette pratique, c'est qu'elle oblige à une forme d'attention qui n'a rien de contemplatif. Le pisteur ne rêve pas, il enquête : il formule des hypothèses, les teste, les corrige, se trompe, recommence. C'est une discipline rigoureuse, presque une science de terrain, où l'imagination est au service de la précision. On essaie d'entrer dans le point de vue de l'autre vivant — pourquoi ce chevreuil a-t-il bifurqué ici, qu'est-ce qui l'a inquiété — pour comprendre un comportement de l'intérieur.
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04 Chapitre 4 — Réensauvager l'attention, réensauvager la politique
Reste la question que Morizot ne veut pas éviter : à quoi bon rouvrir l'inexploré, si ce n'est qu'une affaire de sensibilité personnelle ? Sa réponse pousse l'enquête vers le terrain politique. Pour lui, notre incapacité à cohabiter avec le vivant tient à un cadre hérité qui n'offre que deux options : exploiter la nature comme une ressource, ou la sanctuariser comme un stock à mettre sous cloche. Les deux postures ont en commun de traiter le vivant comme un décor passif, sans égard pour les relations qui le traversent.
Or ce que le pistage apprend, dit-il, c'est précisément à percevoir ces relations. Et cette perception fine change ce qu'on est capable de défendre. On ne protège pas de la même manière un espace qu'on sait peuplé d'interactions, de trajectoires, de présences avec lesquelles on peut entrer en négociation, et un espace qu'on réduit à des mètres carrés de biodiversité à comptabiliser. Morizot plaide pour une politique des égards : non pas isoler la nature des humains, mais réapprendre à partager des territoires avec les autres vivants, en tenant compte de leurs manières d'y vivre.
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05 Conclusion
On était parti d'un sentiment de monde clos, intégralement cartographié, où il ne resterait qu'à gérer l'existant. Morizot le retourne patiemment : ce n'est pas le monde qui est épuisé, c'est notre manière de l'approcher. L'inexploré n'a pas disparu avec les dernières zones blanches ; il attend, dense et disponible, dans le talus, la lisière, la trace laissée dans la boue. Il suffit d'une attention retrouvée pour que le décor redevienne un interlocuteur.
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