Les causes de la violence
Pourquoi les homicides repartent
Description
Un chiffre résume l'enquête de Jean-David Zeitoun : sur le temps long, l'Européen d'aujourd'hui a infiniment moins de chances de mourir assassiné que son ancêtre du Moyen Âge. Les historiens ont reconstitué cette pente grâce aux registres judiciaires, et elle est spectaculaire — le taux d'homicide a été divisé par vingt, parfois par cinquante selon les régions, entre le XIVᵉ siècle et le milieu du XXᵉ. On s'est habitués à vivre dans des sociétés où tuer son voisin est devenu rare. Au point de croire que cette rareté était acquise.
Sauf que la courbe s'est remise à bouger. Aux États-Unis, les homicides ont bondi d'environ 30 % en 2020, la plus forte hausse annuelle jamais enregistrée. Ailleurs, la tendance longue à la baisse s'est arrêtée, voire inversée par endroits. Zeitoun, médecin de formation, regarde ce retournement non pas comme un moraliste ou un éditorialiste, mais comme un épidémiologiste : il traite la violence comme on traite une maladie, avec des courbes, des facteurs de risque, des populations exposées et des interventions qui marchent ou non.
C'est tout l'intérêt de son approche. Déplacer la violence du registre du mal — une faute, une nature humaine mauvaise — vers celui des causes mesurables change la question qu'on se pose à son sujet. On arrête de demander qui est coupable pour demander ce qui l'augmente et ce qui la fait reculer. Et ce qu'on trouve ressemble beaucoup moins à une malédiction qu'à un problème de santé publique.
La question que l’on se pose : Pourquoi des homicides qui avaient reculé pendant des siècles se remettent-ils à grimper, et ce retournement se laisse-t-il expliquer ?Ce que l’on va voir : Comment un médecin lit la violence avec les outils de l'épidémiologie, et ce que ses courbes disent des leviers qui la font monter ou descendre.
Sommaire
01 Chapitre 1 — La violence comme une maladie qui s'attrape
Le pari de départ du livre est méthodologique avant d'être politique. Zeitoun refuse de parler de la violence comme d'une question morale et la traite comme un objet de santé. Un épidémiologiste ne demande pas si fumer est un vice ; il mesure combien de cigarettes augmentent de combien le risque de cancer. Appliquée aux homicides, la même grille cherche des facteurs de risque, des populations surexposées, des courbes qui montent et descendent avec des causes identifiables. La violence devient alors quantifiable, comparable d'un pays à l'autre, et surtout modifiable.
Cette lecture n'est pas une coquetterie de style. Des chercheurs en santé publique, aux États-Unis notamment, défendent depuis les années 1990 l'idée que la violence se comporte comme une maladie transmissible : elle se concentre dans l'espace, se propage par contagion sociale, et touche des groupes exposés plus que d'autres. Un homicide dans un quartier augmente la probabilité d'un autre à proximité, un peu comme un cas infectieux. Avoir subi des violences dans l'enfance est l'un des meilleurs prédicteurs d'en commettre à l'âge adulte — le facteur de risque se transmet presque comme un agent pathogène.
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02 Chapitre 2 — La longue décrue qu'on avait cru définitive
Avant de comprendre pourquoi les homicides remontent, il faut mesurer d'où l'on vient. La baisse est l'un des faits les mieux établis des sciences sociales. En s'appuyant sur les travaux d'historiens comme Manuel Eisner, qui a compilé des siècles d'archives judiciaires européennes, Zeitoun rappelle l'ampleur de la chute : là où l'on comptait plusieurs dizaines d'homicides pour cent mille habitants par an au Moyen Âge, les sociétés européennes du XXᵉ siècle tournaient autour de un à deux. Une division par vingt ou trente sur six siècles.
Le sociologue Norbert Elias avait proposé une explication devenue classique, le « processus de civilisation » : à mesure que l'État centralise le monopole de la violence légitime et que les interdépendances économiques se densifient, les individus apprennent à contenir leurs impulsions, à régler les conflits autrement qu'au couteau. L'autorité publique remplace la vengeance privée. La courbe des homicides est, dans cette lecture, la trace statistique d'une pacification des mœurs qui a mis des siècles à s'installer.
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03 Chapitre 3 — Le trio qui rallume la mèche : armes, inégalités, drogues
Quand Zeitoun cherche ce qui fait remonter les homicides, il ne trouve pas une cause unique mais un faisceau de facteurs qui se renforcent. Le premier, le plus mécanique, est la disponibilité des armes à feu. La comparaison internationale est sans appel : à niveau de développement comparable, les sociétés saturées d'armes tuent davantage. Les États-Unis, avec plus d'armes que d'habitants, affichent un taux d'homicide plusieurs fois supérieur à celui des autres pays riches. L'arme ne crée pas l'intention, mais elle transforme une bagarre ou une dispute en mort. Elle augmente la létalité du conflit.
Le deuxième facteur est social : l'inégalité. Les travaux cités dans le livre montrent une corrélation robuste entre l'écart de richesse à l'intérieur d'une société et son niveau de violence létale — plus forte que la pauvreté absolue elle-même. Ce n'est pas tant le dénuement qui tue que le fossé, le sentiment d'être relégué dans une société qui exhibe l'abondance d'à côté. Là où l'ascenseur social est en panne et où le statut semble inaccessible par les voies légitimes, la violence redevient un recours. Les hommes jeunes des quartiers les plus déclassés paient le prix le plus lourd, comme auteurs et comme victimes.
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04 Chapitre 4 — La santé publique contre le fatalisme
Si l'on prend au sérieux la grille épidémiologique, une conséquence s'impose : la violence relève de l'action publique, pas de la nature humaine. C'est le pas de côté le plus important du livre. Tant qu'on explique les homicides par la méchanceté des individus, la seule réponse possible est punitive — plus de prison, des peines plus lourdes. Or Zeitoun rappelle que l'inflation carcérale, massivement pratiquée aux États-Unis à partir des années 1980, n'a eu qu'un effet modeste et coûteux sur la violence, et qu'elle a elle-même produit des dégâts sociaux considérables sur les populations qu'elle visait.
La logique de santé publique propose autre chose : agir sur les causes plutôt que châtier les effets. On a réduit la mortalité routière sans rendre les conducteurs plus vertueux, en changeant les voitures, les routes et les règles. On peut réduire la mortalité violente de la même façon, en travaillant sur les facteurs de risque. Réguler l'accès aux armes diminue la létalité. Réduire les inégalités et rouvrir des perspectives aux jeunes déclassés attaque la racine sociale. Des programmes de « prévention de la violence » qui traitent les individus les plus exposés comme des patients à risque, plutôt que comme des criminels en puissance, ont montré des résultats dans plusieurs villes américaines.
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05 Conclusion
La remontée des homicides, après des siècles de recul, n'est donc ni un mystère ni un retour de barbarie. C'est le résultat d'un environnement qui a changé : des armes plus accessibles, des écarts de richesse qui se creusent, des marchés illégaux qui prospèrent, des institutions fragilisées par une pandémie. La courbe que l'on croyait définitivement descendante s'est rappelée à notre souvenir au moment précis où ces conditions se sont réunies. Elle n'obéit pas à la nature humaine mais aux sociétés qui la fabriquent.
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