
Culture numérique
Une révolution industrielle
Description
Le développement de l'ordinateur personnel débute en 1995. Moins de vingt ans plus tard, 85% de la population française possède une connexion Internet. Le numérique s'est développé « beaucoup plus rapidement qu'elle n'a adopté l'électricité, la télévision et le réfrigérateur » (p. 88).
Conséquence de ce développement sans précédent : il nous est difficile de saisir l'histoire numérique dans son ensemble et son fonctionnement nous semble parfois opaque, trop difficile à comprendre à moins d'être un spécialiste. Pourtant, l'impact du numérique se fait sentir dans tous les domaines de la vie sociale. C'est pourquoi Dominique Cardon propose de nous aider à nous constituer une culture numérique.
Sommaire
01Introduction
Culture numérique est un ouvrage original tant du point de vue de son ambition : aborder l'histoire numérique dans son ensemble, que de sa forme. Chaque chapitre de l'ouvrage, qui nous mène de l'invention des premiers ordinateurs aux dernières innovations de l'intelligence artificielle, est agrémenté d'une liste de contenus (articles, vidéos, graphiques) permettant d'approfondir l'exposé. Si la dimension pédagogique du livre de Dominique Cardon est si forte, c'est à la fois parce qu'il est le résultat de plusieurs années d'enseignement et parce qu'il entend aider le lecteur à se forger une « culture numérique ».

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02L'esprit des pionniers d'Internet
Pour se forger une culture du numérique, il est d'abord nécessaire de connaître son histoire. Aussi, les premiers chapitres du livre de Dominique Cardon y sont consacrés. Il ne s'agit pas, ici, d'une histoire événementielle mais plutôt d'une vision d'ensemble laissant la part belle aux innovateurs et à leurs histoires, qui donne à voir les grandes lignes culturelles et idéologiques des évolutions numériques. Cette histoire témoigne d'une ambiguïté permanente. Pour Dominique Cardon, l'histoire d'Internet « a ceci de particulier qu'elle associe, dès sa naissance, le contrôle et la liberté » (p. 24). Cette tension originelle est une clef essentielle de compréhension de la culture numérique, elle continue de s'exercer. Elle naît de la rencontre de deux pôles d'initiateurs de l'invention d'Internet. D'un côté, l'armée fut le premier initiateur, et financeur de la recherche en informatique qui répondait alors à des enjeux de défense et de contrôle.
Mais, de l'autre, ce sont les universitaires qui, en conservant une indépendance malgré des budgets principalement militaires, ont développé le numérique. Au contact des héritiers du mouvement hippie, ces nouveaux outils ont été imprégnés par l'influence de la contre-culture des années 1970. L'esprit libertaire qui anime les chercheurs dès les premiers temps du numérique donna naissance aux hackers, formant un troisième groupe historique d'innovateurs actifs. Ces derniers sont les représentants d'une défiance à toute forme de contrôle et de propriété dans les mondes numériques. Ils maintiennent l'utopie Internet, celle d'un nouveau projet de connaissance par et pour tous. L'innovation informatique se fait, en principe comme en fait, sur la base de la coopération. Ce principe touche d'abord les logiciels, suites d'instructions conçues par les informaticiens pour permettre de réaliser tel ou tel type d'opérations, qui ne font pas l'objet de brevets mais sont librement échangés. Surtout, les programmes sont conçus comme des textes ouverts que chacun peut modifier dans le but de l'améliorer. Le principe du logiciel libre sera retranscrit dans le web avec le pouvoir accordé à tout internaute de créer un site et de le connecter au réseau. L'une des inventions majeures revient, dans ce domaine, à Tim Berners-Lee qui entreprend de donner une adresse aux documents (URL) et de les mettre en réseau par de liens bleus nommés « hypertextes ». L'utilisateur ne doit plus, dès lors, passer par une communication avec une machine. Il navigue de site en site par l’intermédiaire des liens hypertextes.

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03La politique à l'heure du numérique
L'utopie politique est au cœur des premiers développements numériques alors conçus comme l'opportunité d'augmenter le potentiel de l'humanité et un moyen de restructurer le fonctionnement politique de la société. Dominique Cardon tente d'évaluer les réussites du projet politique des pionniers d'Internet en s'intéressant d'abord aux effets de la révolution numérique sur la structuration de l'espace public.
L'espace public traditionnel est caractérisé par le rôle des gatekeepers qui filtrent l'information à destination des citoyens, ils décident de ce qui est discuté et de qui peut s'exprimer. La révolution numérique réforme en profondeur cette conception de l'espace public, elle augmente les capacités d'expression des individus comme, d'ailleurs, ses facultés et expressions créatives (musique, écriture, peinture, etc.). La reconfiguration de l'espace public, notamment par le rôle des réseaux sociaux dont Dominique Cardon propose une typologie, possède des effets sur le domaine politique. La contestation des autorités, politiques ou médiatiques, est inscrite dans les principes même du développement d'Internet. Dans son prolongement, les réseaux sociaux engendrent de nouvelles formes de participation politique.

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04« Nouvelle économie » et économie du partage
Si Internet naît comme une utopie politique, le Web se présente rapidement comme « la promesse marchande de révolutionner la vieille économie et les marchés traditionnels » (p.91). La première monétarisation du Web se développe avec les fournisseurs d'accès qui font payer les connexions à Internet. Mais ce sont surtout les e-commerces qui vont constituer la « nouvelle économie ». Celle-ci est fondée sur l'idée des bénéfices de la désintermédiation. Les biens autrefois vendus à travers des réseaux de magasins sont désormais commercialisés sur Internet, couper la chaîne des intermédiaires étant censé faire baisser les coûts de commercialisation et, in fine, les prix de vente.
Cette « révolution » économique par le numérique doit aussi s'accompagner de modifications profondes du travail. On croit à un travailleur plus indépendant, on imagine la généralisation du télé-travail, le modèle start-up s'impose comme un idéal. Mais la « nouvelle économie » est avant tout un phénomène boursier que Dominique Cardon qualifie de coup de bluff pour la séduction des marchés. En effet, c'est sur la cotation boursière que fleurissent les premières grandes entreprises numériques, mais leurs bénéfices réels sont bien loin des sommets qu'elles atteignent en Bourse. Aussi, la « nouvelle économie » s'effondre au début des années 2000. Le modèle qui va aboutir à l'économie de plateforme et consacrer les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple, parfois appelés GAFAM avec l'ajout de Microsoft) prendra une direction différente, tirant profit des particularités de la vie numérique. Car la nouvelle communication ouverte par Internet favorise des phénomènes d'intelligence collective dont l'un des exemples, donné par Dominique Cardon, est Wikipedia.

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05Économie des plateformes
L'économie de plateforme a conféré aux GAFA son nouveau statut de géant de l'économie mondiale. Aujourd'hui, « à la bourse de Paris, la totalité des capitalisations boursières du CAC 40 est désormais inférieure à celle des quatre GAFA » (p. 293). Pourtant, Dominique Cardon remarque que les GAFA ne créent que peu d'emplois. Leur capital est constitué par la participation des internautes mis en réseaux sur leur plateforme.
Il s'agit d'un modèle nouveau, révolutionnant l'économie classique et qui se développe à partir de trois lois. La loi des rendements croissants constitue la première spécificité des plateformes. Elle désigne le fait que l'augmentation du nombre de clients améliore systématiquement la qualité des services sans faire augmenter les coûts.
Elle est liée directement à la deuxième loi, celle des effets de réseaux, qui définit la relation entre l'accroissement de la valeur du service relative à la croissance du nombre d'utilisateurs. La réduction des coûts de transaction grâce à la réduction du rôle des intermédiaires ou à la sécurisation de la transaction en ligne permet de décupler les effets de réseaux par le maintien de prix attractifs. Pour Dominique Cardon, les effets de réseaux « engendrent un modèle économique dont la tendance est fondamentalement monopolistique » (p.297). Ici apparaît la troisième loi, celle du winners take it all (les vainqueurs emportent tout).

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06Algorithmes et big data
Les données personnelles, constituées par les traces de navigation des internautes forment une mine intarissable d'informations. Elles font la richesse des GAFA et cristallisent les inquiétudes des utilisateurs. Sur le plan concret, elles constituent désormais un ensemble absolument inimaginable. Pour qualifier ce phénomène – celui d'un Web dont la taille est devenue incalculable – on parle parfois de big data.
L'amplitude du Web est telle que, sans outils pour classer ses données et générer un ensemble apte à les rendre intelligibles, nous ne pourrions pas nous y orienter efficacement. C'est le rôle des algorithmes dont une part de plus en grande de nos vies numériques dépend, sans quoi elles ne pourraient avoir aucun sens. Les algorithmes sont les nouveaux gatekeepers (à comprendre comme filtres) de l'information, mais ils ne sont pas neutres et dépendent des intérêts de ceux qui les programment. Aussi, la compréhension de leurs principes et de leurs effets est un point essentiel de la culture numérique que Dominique Cardon nous invite à forger.
Les algorithmes opèrent, dans l'océan infini du Web, une sélection sur la base de calculs structurés par quatre principes : popularité, autorité, réputation et prédiction. Le principe de popularité est celui de la mesure de l'audience que l'on retrouve également dans les médias classiques. Il s'agit d'utiliser un algorithme qui ordonne et hiérarchise les sites en fonction de leur popularité, c'est-à-dire de la fréquence des clics par utilisateur.

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07Conclusion
Il apparaît à la lecture de cet ouvrage que la « culture numérique » n'a rien d'homogène. En relevant le défi, rarement entrepris, de saisir cet objet dans son ensemble, il pointe une tension permanente entre liberté et contrôle. D'un côté, l'histoire d'Internet est celle d'une innovation par le bas, d'une expérience collaborative. L'open source et le logiciel libre sont, dans cette perspective, inscrits dans l'ADN numérique. Chercheurs, hippies, hackers sont les pionniers d'Internet, ils le conçoivent comme un instrument d'augmentation des capacités humaines et un vecteur de liberté pour la société.

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08Zone critique
La pédagogie de Dominique Cardon et son talent pour éviter des oppositions manichéenes qui obstruent l'analyse générale du phénomène numérique constituent la réussite de cet ouvrage.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Culture numérique, Paris, Presses de Science-Po, 2019.
Du même auteur – La démocratie Internet : promesses et limites, Paris, Seuil, 2010. – Avec Fabien Granjon, Médiactivistes, Paris, Presses de Sciences Po, 2010. – À quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l'heure des big data, Paris, Seuil, 2015.

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