Télécharger l'app

Scanne. C'est dans ta poche.

QR Code — Dygest

Ouvre l'app Appareil photo, pointe sur le code. C'est gratuit à l'essai.

Apple 1984

Apple 1984

Dygest Original

La publicité qui a fait d'Apple un camp

Écouter l'extrait du podcast :
0:00 --:--

Description

Le 22 janvier 1984, un peu après la mi-temps du Super Bowl XVIII, quatre-vingt-dix millions d'Américains voient débarquer sur leur écran une scène qui n'a rien d'une réclame. Des hommes gris marchent en rang dans un couloir bleuté, crânes rasés, regards éteints. Ils s'assoient devant un écran géant où un visage énorme pérore. Puis une athlète en short rouge traverse la salle en courant, poursuivie par des gardes casqués, et lance un marteau qui fait exploser l'écran. Une voix off annonce un ordinateur. Le logo Apple apparaît. Fin.

Personne, ou presque, ne comprend sur le moment qu'il vient de voir la naissance du Macintosh — et l'un des spots les plus commentés de l'histoire de la télévision. Le produit n'apparaît jamais à l'image. Pas de clavier, pas d'écran, pas de prix, aucune démonstration. Rien de ce qu'une publicité d'ordinateur était censée montrer en 1984, à une époque où l'informatique se vendait par colonnes de caractéristiques techniques dans des magazines spécialisés.

Le film a été diffusé une seule fois en prime time national, réalisé par un cinéaste alors célèbre pour ses films de science-fiction, et failli être enterré par le conseil d'administration d'Apple qui le trouvait catastrophique. Il a pourtant fixé, en soixante secondes, une manière de parler aux gens qui allait déborder très loin du monde de l'informatique.

La question que l’on se pose : Comment un spot qui ne montre aucun produit a pu devenir un moment fondateur du marketing, et que dit-il de ce qu'on achète vraiment quand on achète une marque ?Ce que l’on va voir : Le film lui-même, l'homme qui l'a tourné, la nuit où Apple a voulu l'annuler, et le glissement qu'il inaugure de l'objet vers l'appartenance.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un dimanche de janvier, soixante secondes

Il faut se remettre dans le contexte. Au début des années 1980, IBM domine l'informatique d'entreprise avec une telle évidence qu'on surnomme la firme « Big Blue ». Ses PC arrivent sur les bureaux, ses costumes bleus incarnent l'ordre corporate américain, et l'ordinateur personnel reste une affaire d'ingénieurs et de comptables. Apple, elle, sort d'un échec commercial cuisant avec le Lisa et joue son avenir sur une machine plus abordable, le Macintosh, censée mettre l'informatique entre les mains de gens ordinaires.

Le spot ne dit rien de tout ça frontalement. Il emprunte son décor à un roman célèbre, 1984 de George Orwell, publié en 1949, dont l'action se déroule précisément l'année où le film passe à l'antenne. La foule d'automates, l'écran géant, la voix qui martèle un discours sur l'unification des pensées : tout renvoie à un monde totalitaire où la conformité est la règle et la surveillance permanente. Le clin d'œil est assumé, presque insolent — Apple s'approprie le cauchemar le plus connu du siècle pour en faire son décor de vente.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

02

Chapitre 2 — Ridley Scott filme un cauchemar orwellien

Pour réaliser le film, l'agence Chiat/Day fait appel à Ridley Scott, qui vient de tourner Blade Runner en 1982 et sort d'Alien. Le cinéaste britannique a le sens des atmosphères froides, des futurs oppressants, des lumières qui semblent venir de nulle part. Apple ne veut pas d'un clip publicitaire, elle veut une séquence de cinéma — et Scott livre exactement ça, un objet qui ne ressemble à aucune réclame de l'époque, tourné avec le soin qu'on réserve d'ordinaire à un long-métrage.

Le tournage a lieu à Londres, en partie parce que les figurants britanniques coûtent moins cher et acceptent de se raser le crâne. La foule d'automates est composée, dit la légende du plateau, de vrais skinheads recrutés dans la rue, dont certains gardaient leur air menaçant même entre les prises. Le budget avoisine les 900 000 dollars, une somme énorme pour un spot, à laquelle s'ajoutera le coût de l'espace publicitaire lui-même. Pour un produit qui n'existait pas encore vraiment dans les rayons, le pari financier était vertigineux.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

03

Chapitre 3 — Une seule diffusion, et un board qui voulait l'annuler

Le film a bien failli ne jamais passer. Quand Steve Jobs et l'équipe marketing le projettent au conseil d'administration d'Apple à la fin de 1983, la réaction est glaciale. Plusieurs administrateurs le jugent déroutant, voire raté, et demandent qu'on revende les créneaux publicitaires déjà achetés pour le Super Bowl. La légende veut qu'ils aient carrément ordonné de se débarrasser du temps d'antenne. Jobs, lui, était convaincu de tenir quelque chose — mais il n'avait pas le dernier mot.

L'agence Chiat/Day parvient à revendre le créneau de trente secondes mais, officiellement ou par un mélange de zèle et de lenteur calculée, ne se sépare pas de celui de soixante secondes. Résultat : le spot passe une fois, en prime time, pendant le troisième quart-temps du match, devant l'un des plus grands publics télévisés de l'année. Il avait aussi été diffusé une fois sur une petite chaîne locale fin décembre, à une heure tardive, pour être éligible aux prix publicitaires — mais c'est la diffusion du Super Bowl que tout le monde a vue.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

04

Chapitre 4 — Vendre une ap­par­te­nance plutôt qu'une machine

Le vrai basculement du spot de 1984 n'est pas esthétique, il est stratégique. Jusque-là, vendre un ordinateur consistait à aligner des arguments : capacité, prix, compatibilité, garantie. Le film d'Apple efface tout ça et le remplace par une question d'identité. Il ne dit pas « notre machine est meilleure ». Il dit « il y a deux mondes, un gris et un lumineux, et nous sommes dans le lumineux ». Acheter devient un acte d'alignement, presque une prise de position sur ce qu'on est.

Or on n'argumente pas contre une appartenance comme on argumente contre une fiche technique. Un concurrent peut sortir un processeur plus rapide ; il ne peut pas facilement sortir un meilleur camp. En posant IBM en figure du conformisme et le Macintosh en outil des insoumis, Apple crée un terrain où la comparaison objective ne mord plus. On ne choisit pas le produit le plus performant, on choisit qui on veut être en le possédant. C'est une clôture rhétorique redoutable, parce qu'elle déplace le débat là où les chiffres ne suivent plus.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

05

Conclusion

Soixante secondes, une seule diffusion, un produit qu'on ne voit jamais : le spot de 1984 avait tout pour disparaître, et il est devenu l'un des textes fondateurs de la publicité moderne. Ridley Scott y a filmé un cauchemar pour vendre une promesse d'évasion, et un conseil d'administration réticent a signé sans le vouloir un coup d'éclat. Ce que le film a réellement lancé, ce n'est pas le Macintosh, dont la trajectoire commerciale fut plus accidentée qu'on ne le raconte. C'est une méthode.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !