
Totem et Tabou
Exploration psychanalytique
Description
"Totem et Tabou" est une œuvre majeure de Sigmund Freud, dans laquelle le père de la psychanalyse explore les fondements des croyances, des rituels et des interdits au sein des sociétés primitives et leur lien avec le développement de la civilisation humaine. À travers cet essai, Freud applique ses théories psychanalytiques aux phénomènes sociaux et culturels, proposant une interprétation psychanalytique des origines de la religion et de la morale.
Le livre se penche sur des concepts tels que le complexe d'Œdipe, la culpabilité collective et le meurtre du père primitif, suggérant que les traditions totemiques et les systèmes de tabous dans les sociétés primitives reflètent les mêmes conflits psychiques que ceux rencontrés dans les névroses individuelles. Freud y établit des parallèles entre les comportements et croyances des sociétés archaïques et les processus inconscients à l'œuvre chez les individus modernes.
"Totem et Tabou" est une lecture fascinante pour ceux qui s'intéressent à la psychanalyse, à l'anthropologie, à la religion et à l'étude des cultures.
Sommaire
01De l’interprétation des données anthropologiques sur la vie des « sauvages » à l’exposition d’un mythe des origines de la culture
La psychanalyse s’est, dès le départ, aventurée hors du champ de la clinique pour investir des champs hétérogènes. Freud s’est ainsi attaché à montrer l’intérêt que présente la psychanalyse pour de nombreux domaines de savoir, tels que la psychologie, la linguistique, la philosophie, la biologie, l’histoire, l’esthétique, la sociologie et la pédagogie. Cette volonté d’introduire la psychanalyse dans une perspective interdisciplinaire s’est particulièrement affirmée durant l’écriture de Totem et Tabou : « J’écris en ce moment le Totem », écrit-il dans une lettre adressée à Ferenczi , « avec l’impression que ce sera mon plus important, mon meilleur et peut-être mon dernier bon travail ».
Publié en 1913 et dès lors considéré par Freud comme une pièce maîtresse de son œuvre, Totem et tabou est le texte fondateur de sa théorie du lien social et des origines de la culture. En écrivant successivement les quatre essais réunis dans cet ouvrage (d’abord publiés séparément dans la revue Imago, fondée par Hanns Sachs et Otto Rank), il porte le projet de « créer un lien entre ethnologues, linguistes, folkloristes, etc., d’une part, et psychanalystes, de l’autre ». Cette publication marque ainsi une conception nouvelle de la psychanalyse qui l’inscrit dans une perspective interdisciplinaire. Ce véritable tournant épistémologique conduira Freud à affirmer par ailleurs que « toute psychologie individuelle est aussi, d’emblée et simultanément, une psychologie sociale ».
En établissant une analogie entre la vie psychique des sauvages et celle des hommes primitifs, Freud se propose ici d’appliquer dans une première tentative, « les points de vue et les résultats de la psychanalyse à certains problèmes de la psychologie des peuples qui n’ont pas encore trouvé de solution ». Il s’agit de percer le sens d’usages ou de traditions ancestrales, de faits et de tendances qui se retrouvent dans toutes les cultures, et que la psychologie sociale ne serait pas encore parvenue à expliquer. Freud a en effet l’intuition que de fortes similitudes existent entre la vie psychique des sauvages – supposée demeurée proche de celle des premiers hommes – et celle des névrosés. Il souhaite ainsi démontrer que les complexes inhérents à l’insistance de revendications pulsionnelles de nature archaïque (pulsions égoïstes, pulsions « sexuelles » originellement incestuelles, pulsions d’agression ou de destruction), étaient en fait présents depuis les origines de l’humanité. Seulement, ils étaient refoulés dans le fond inconscient de la mémoire des névrosés, parce qu’incompatibles avec les exigences de leur conscience morale. Ils étaient maintenus durablement hors du champ de la conscience, autrement dit, censurés.

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02De l’intérêt de la technique psychanalytique pour la compréhension des complexes sociaux
La clinique a enseigné à Freud que la formation de notre conscience morale, qui intervient normalement dans les premières années de notre développement psychique, s’accompagne de violents conflits entre d’une part le besoin impérieux de satisfaire les pulsions immédiates, et d’autre part la condamnation des voies qui permettraient cette satisfaction, par un jugement moral. Le tiraillement de la vie psychique entre les pulsions (de nature inconsciente) et les idéaux moraux est source de souffrance, d’angoisse, de sentiments d’impuissance et de culpabilité. La fixation du conflit psychique autour d’une situation particulière – par exemple dans la relation de l’enfant à ses parents – constitue ce que Freud appelle un complexe. Ce complexe se traduit par la production de symptômes, qui sont autant de tentatives de résolution de ce conflit. Tant que ce complexe ne sera pas liquidé (résolu), il continuera de se décliner au travers de manifestations symptomatiques : c’est ce qui caractérise le vécu des névrosés.

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03L’Autorité symbolisée dans le totem, l’établissement des interdits fondamentaux
À partir des observations de l’organisation sociale et religieuse des tribus primitives réalisées par les anthropologues (Frazer, Wundt ) et plus particulièrement du totémisme et des tabous qui lui apparaissent comme les formes les plus anciennes du phénomène de la conscience morale, Freud entrevoit la voie royale pour accéder à la connaissance des origines de la culture et de nos tendances sociales les plus fondamentales.
En effet, ayant d’abord montré que l’institution de la loi de l’exogamie (c’est-à-dire de l’interdit de l’inceste) se retrouve dans toutes les cultures comme un principe structural fondamental et que la crainte de sa transgression s’exprime par ailleurs de façon particulièrement significative dans la vie des sauvages, il suppose ainsi qu’un instinct naturel nous pousserait à l’inceste, étant donné que « ce que la loi interdit aux hommes, c’est uniquement ce qu’ils seraient susceptibles de faire s’ils cédaient à la pression de leurs pulsions ». Or, il constate à partir des travaux de Frazer que cette interdiction fondamentale est corrélative de la phase du totémisme, qui constituerait une étape première dans l’organisation de toutes les cultures.

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04Le complexe d’Œdipe, aux origines de la conscience morale
Ce raisonnement analogique nous ramène ainsi à la situation classique du complexe d’Œdipe, rencontrée par Freud dans la clinique des névrosés. Concept central en psychanalyse exposé pour la première fois en 1900 dans L’interprétation des rêves, l’Œdipe renvoie au désir inconscient de maintenir avec la mère un rapport fusionnel, contrarié par la présence autoritaire du père. Par crainte de subir la colère de ce père, l’enfant est contraint de refouler les revendications pulsionnelles fixées à l’objet maternel. L’insuffisance de ce mécanisme de défense (le refoulement) se traduit par la réactualisation incessante de ce qui a été interdit, sous des formes déguisées à la conscience : ce sont les symptômes névrotiques. Tant que ce complexe n’a pas été résolu par l’identification au père et l’acceptation de sa loi, amenant un détachement de l’objet pulsionnel originaire et la recherche d’un substitut en dehors de la sphère familiale, la situation de l’Œdipe se maintient fantasmatiquement.

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05L’exposition du mythe de la horde
Les trois premiers essais de l’ouvrage ont mis en évidence l’existence du complexe d’Œdipe à l’échelle de l’humanité : désir d’inceste, opposition de la loi du père, ambivalence des sentiments, désir meurtrier contre ce père, idéalisation du père mort sous la forme d’un symbole (le totem). Dans cette quatrième et dernière partie, « Le Retour infantile du totémisme », Freud tente maintenant de percer le mystère des origines du système totémique. En s’appuyant sur la théorie darwinienne de la horde primitive, il expose ici son célèbre mythe des origines de la culture : au commencement existait un groupe d’hommes qui évoluaient sous l’autorité d’un père tyrannique et tout-puissant. Terme premier dans la chaine générationnelle, ce père archaïque réduisait ses fils à l’état d’impuissance absolue en accaparant pour lui-même la jouissance de tous les biens et de toutes les femmes.
Dans la haine qu’ils ressentent communément contre ce père, les fils vont pouvoir se reconnaitre comme frères et conclure un premier pacte de solidarité dans la préparation d’un complot : « Un beau jour les fils chassés se regroupèrent, abattirent et mangèrent le père, mettant ainsi fin à la horde paternelle ». Leurs sentiments à l’égard du père étaient cependant ambivalents : divisés entre la haine, l’amour et la fascination. La mise à mort de ce père eut pour conséquence de le rendre fantasmatiquement plus puissant et omniprésent. Par crainte d’avoir à subir un châtiment pour leur acte, ils s’interdirent alors de posséder ce qui lui avait jadis appartenu. Ainsi établirent-ils les deux tabous fondamentaux du totémisme : l’interdit de porter atteinte au totem (symbole de l’Autorité du père) et l’interdit de l’inceste. Les frères conclurent également le premier pacte social en instituant l’interdit de tuer son semblable, son frère. Ils décidèrent de se partager symboliquement la puissance du père en le consommant, lors du repas totémique. Cette figure de la toute-puissance devint dès lors un idéal, perdu pour tout homme. Et cette célébration marque son entrée dans l’humanité.

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06Conclusion
En s’appuyant sur les découvertes de la psychanalyse, Freud parvient ainsi à expliquer le sens caché du totémisme et à remonter à cet acte originaire qui marque la naissance de la culture. Par son interprétation des observations relevées par les anthropologues sur les phénomènes du totémisme et du tabou, il tente d’établir le fait que le complexe d’Œdipe, dont la présence dans l’inconscient individuel a été mise en évidence par la clinique des névrosés, s’est développé en un temps inaugural à l’échelle de l’humanité.

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07Zone critique
La réception des thèses développées dans Totem et Tabou, particulièrement dans sa dernière partie intitulée « Le retour infantile du totémisme », fut particulièrement mitigée à la fois au sein de l’anthropologie et parmi les psychanalystes. On reprocha notamment à Freud de s’être appuyé sur des observations caduques ou insuffisantes, ainsi que le caractère assez douteux de la méthodologie employée.
En effet, la démonstration de Freud se fonde sur la correspondance qu’il établit entre la vie des indigènes observés par les anthropologues, dits « sauvages », et ce qu’aurait été celle des peuples primitifs ; cette analogie est fondée sur une théorie sociale évolutionniste considérant que toutes les sociétés se développent de façon linéaire selon un même plan, les sociétés occidentales constituant la forme la plus avancée de cette évolution. Ces théories anthropologiques ont depuis (bien heureusement) été contestées et abandonnées par les scientifiques.

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08Pour aller plus loin
– Assoun Paul-Laurent, Freud et les sciences sociales. Psychanalyse et théorie de la culture [1993], Paris, Armand Colin, 2008.
– Basualdo Carina, Braunstein Néstor A., Fuks Betty (dir.), Totem et tabou. Cent ans après, Lormont, Le Bord de l’eau, coll. « Psychanalyse, sciences sociales et politique », 2013.

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