
The Madness of Crowds
Les nouvelles querelles d'identité
Description
En 2019, un essayiste britannique publie un livre au titre emprunté à un vieux classique du XIXe siècle sur les délires collectifs : The Madness of Crowds. Douglas Murray, journaliste conservateur, n'y raconte pas une bulle financière ni une chasse aux sorcières médiévale. Il décrit quelque chose de plus proche : la manière dont, en quelques années, les débats sur l'identité — l'homosexualité, le genre, la race, le sexe — sont devenus des terrains où l'on ne discute plus, on excommunie. Un mot de travers sur Twitter, une vieille blague déterrée, et une carrière s'effondre en une nuit.
Son point de départ tient en une image. Les grands récits qui donnaient un sens collectif — la religion, la nation, les grandes idéologies politiques — se sont effondrés en Occident, et le vide qu'ils laissent ne reste pas vide longtemps. À la place, dit Murray, on a rebranché notre besoin de sens, de morale et d'appartenance sur des questions d'identité. Et ces questions se sont mises à fonctionner comme des dogmes : avec leurs hérétiques, leurs martyrs, leurs procès publics.
Le livre a été un succès de librairie et une cible. Encensé par les uns comme un cri de bon sens, démonté par les autres comme un plaidoyer réactionnaire qui caricature ce qu'il prétend décrire. C'est cette double vie — thèse forte, réception explosive — qu'on suit ici, en prenant les deux au sérieux.
La question que l’on se pose : Pourquoi les débats sur l'identité se sont-ils transformés, en si peu de temps, en guerres où l'on ne cherche plus à convaincre mais à disqualifier ?Ce que l’on va voir : La thèse de Murray, les terrains sur lesquels il la déploie, et le feu nourri que le livre a lui-même déclenché.
Sommaire
01Chapitre 1 — Quand la politique remplace la religion
Le fil qui tient tout le livre est simple, presque trop. L'Occident a perdu ses grandes histoires. La foi religieuse a reflué, les récits nationaux se sont fissurés, les utopies politiques du XXe siècle se sont écroulées avec le mur de Berlin. Or un humain a besoin de croire à quelque chose qui le dépasse, qui range le monde en bien et en mal, qui lui dise de quel côté il est. Ce besoin, dit Murray, ne s'évapore pas parce que l'église se vide. Il migre.
Là où il migre, dans les sociétés occidentales des années 2010, c'est vers les questions d'identité. La justice sociale devient une affaire de salut, avec ses convertis et ses damnés. Murray reprend une idée qui traînait chez plusieurs observateurs avant lui : le militantisme identitaire fonctionne comme une religion sécularisée. Il a un péché originel — être né du mauvais côté d'un rapport de pouvoir. Il a une rédemption possible — reconnaître ses privilèges, faire acte de contrition publique. Il a des hérétiques qu'on brûle sur les réseaux plutôt que sur les places.

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02Chapitre 2 — Le trou d'air : gay, une fondation qui bouge
Murray ouvre par le terrain qu'il connaît de l'intérieur : l'homosexualité. Lui-même homosexuel, il raconte les avancées réelles et rapides des droits — dépénalisation, reconnaissance sociale, mariage — dans une bonne partie de l'Occident. C'est, à ses yeux, une victoire acquise. Et pourtant, dit-il, au moment même où la bataille semble gagnée, le sol se dérobe.
Le problème qu'il pointe est presque philosophique. Pendant des décennies, le mouvement pour les droits homosexuels a plaidé une thèse claire : on naît comme ça, c'est une donnée, pas un choix. Cette idée d'orientation fixe a été un argument central de l'émancipation — on ne condamne pas quelqu'un pour ce qu'il n'a pas choisi. Or une partie du militantisme plus récent défend l'inverse : l'orientation serait fluide, mouvante, construite. Deux fondations contradictoires, et personne ne dit laquelle tient.

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03Chapitre 3 — Race et femmes : la solidarité qui se retourne
Le deuxième terrain est celui de la race, et c'est là que Murray se fait le plus polémique. Il ne conteste pas l'existence du racisme ni la réalité des discriminations historiques. Ce qu'il vise, c'est ce qu'il appelle un retournement : le passage d'un idéal d'indifférence à la couleur — ne pas juger quelqu'un sur sa peau — à une obsession renouvelée de la race comme grille de lecture première. La couleur, dit-il, redevient le premier trait pertinent d'un individu, cette fois au nom de l'antiracisme.
Il s'attaque en particulier à des notions devenues centrales dans le militantisme américain : le privilège blanc, la fragilité blanche, l'idée que le racisme se mesure à un rapport de pouvoir structurel plutôt qu'à une intention. Ces concepts, plaide-t-il, sont construits de manière à être infalsifiables. Nier son privilège prouve qu'on l'a ; s'énerver prouve sa fragilité. Aucune réponse ne permet de sortir de l'accusation. Pour Murray, un raisonnement qu'on ne peut jamais contredire n'est pas une analyse, c'est un piège.

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04Chapitre 4 — Le logiciel derrière les querelles
Si l'on prend de la hauteur, ce que décrit Murray n'est pas quatre débats séparés mais un seul mouvement de fond : l'installation d'une nouvelle grille explicative qui prétend rendre compte de toute la vie sociale. Tout, dans cette grille, se ramène à des rapports de pouvoir entre groupes — dominants et dominés, oppresseurs et opprimés. Un individu n'est plus d'abord une personne singulière mais l'intersection de ses appartenances : sa race, son sexe, son orientation, chacune lui attribuant une position sur une échelle de privilège ou d'oppression.
Murray voit là une véritable métaphysique de substitution. Elle offre ce que les anciennes religions offraient : une explication totale du monde, une distribution claire du bien et du mal, un chemin de rédemption. Elle a même ses textes, ses autorités, ses rituels de contrition. Sa force est aussi sa faiblesse — en expliquant tout, elle interdit qu'on la conteste, puisque toute objection peut être reversée au compte de la position sociale de celui qui la formule. Pour Murray, c'est le signe qu'on est sorti du régime de la discussion pour entrer dans celui de la croyance.

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05Conclusion
The Madness of Crowds fait donc deux choses à la fois. Il met le doigt sur un malaise que beaucoup ressentent sans le nommer : la vitesse des procès publics, l'absence de pardon, la peur du faux pas, la transformation de débats politiques en questions de salut. Sur ce terrain, même des lecteurs éloignés de Murray reconnaissent qu'il touche quelque chose de réel. Le livre s'est vendu parce qu'il verbalisait une gêne diffuse.

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