
Les Habits neufs du président Mao
Chronique de la « Révolution culturelle » (1966-1969)
Description
«Les Habits neufs du président Mao » de Simon Leys est une critique incisive de la Révolution culturelle chinoise (1966-1969), dévoilant les réalités derrière la propagande maoïste. Publié pour la première fois en 1971, cet ouvrage pionnier a brisé l'image idéalisée de la Chine maoïste, largement diffusée par les médias et l'édition de l'époque. À travers une documentation rigoureuse et une approche critique, Leys expose les luttes de pouvoir bureaucratiques, l'intervention des gardes rouges, l'épuration politique, et le rôle des leaders militaires, révélant l'échec du projet de Mao. Ce livre, qui a contribué à ouvrir les yeux du public sur les crimes commis pendant cette période de "table rase", reste une référence essentielle pour comprendre la véritable nature de la Révolution culturelle, confirmant son analyse originale et scandaleuse à l'époque, mais aujourd'hui largement acceptée
Sommaire
01Introduction
Écrit à chaud en 1966-1967 dans la colonie anglaise de Hong Kong, l’ouvrage de Simon Leys est depuis longtemps passé à l’état de « classique » de la Révolution culturelle chinoise, cette ultime tentative de Mao Zedong. À l’époque, les spécialistes occidentaux de la Chine, ou bien ne parlaient pas chinois, ou bien étaient aveuglés par la maophilie ambiante. Trompés par les mots de l’habile propagande de Pékin, ils pensaient que cette révolution était authentiquement révolutionnaire et réellement culturelle, qu’elle constituait une véritable prise de pouvoir par les masses.

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02Fin de règne prématurée
À la veille de la Révolution culturelle, Mao préside toujours le Comité central, ce qui lui donne une tribune, de laquelle il peut lancer toutes sortes de harangues et de mots d’ordre révolutionnaires, mais il n’a plus aucun pouvoir réel depuis qu’en 1959, à la conférence de Lushan, il a été violemment critiqué, et avait dû pour s’en sortir livrer les clefs du pouvoir à son fidèle serviteur Liu Shaoqi.
Or, ce dernier est avant tout un pragmatique, sans cesse confronté aux limites et aux impossibilités que le réel oppose aux lubies de son maître. Il préside le Parti, dont Deng Xiaoping est le secrétaire général. Pour eux, « peu importe que le chat soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape la souris ». Autrement dit, l’essentiel, c’est de développer la Chine, et peu leur importe que ce soit par des moyens capitalistes ou selon l’orthodoxie marxiste-léniniste. Sur ce point, ils sont en opposition avec Mao, et l’affirmation de Leys selon laquelle Liu n’aurait jamais été qu’un exécutant sans relief paraît pour le moins discutable. Pour Mao, la lutte des classes existe bel et bien dans le nouveau régime, et elle est le moyen par lequel on passera du socialisme au communisme. D’où son entêtement à soulever les masses contre les bureaucrates, les experts et autres techniciens, tous vus comme autant d’agents de la réaction.

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03Stratégie
Mais Mao, il l’a prouvé durant la guerre civile, est un stratège de très grand talent, et c’est ainsi qu’on ne le voit absolument pas venir. Tandis qu’il semble définitivement privé de son pouvoir de nuisance, confiné dans un rôle d’apparat servant à donner au régime sa légitimité, il forge les outils de sa « révolution culturelle ». Pour cela, il dispose de deux atouts, sous la forme de deux hommes, derniers membres du Comité central qui lui soient dévoués. Le premier est Zhou Enlai, grand maître de la bureaucratie, fidèle parmi les fidèles. Le second est Lin Biao, le ministre de la Défense, qui « s’emploie à développer les milices populaires et implante la base idéologique de la “guerre populaire”», colonne vertébrale de la révolution à venir.
Tout commence sur le plan idéologique, ce qui est facile et, selon Leys, totalement arbitraire, car, affirme-t-il : « la ligne du Parti ayant à fluctuer selon les exigences du moment, il est toujours aisé de se débarrasser du fidèle serviteur sur la base même de ses services passés ». Il s’agit de dénouer le nœud qui enserre Mao depuis la féroce critique dont il a été l’objet lors de la fameuse conférence de Lushan. À l’époque, on s’était servi d’un courageux littérateur, Wu Han, pour lancer la critique de Mao à travers une pièce de théâtre historique. Mao répond sur le même plan. C’est ainsi qu’il fait paraître, à Shanghaï, et non à Pékin, où le pouvoir lui échappe complètement, une critique de ladite pièce.

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04Anarchie
En quelques semaines, c’est toute la Chine qui plonge dans le chaos. L’idée initiale, c’est de renouveler dans tout le pays l’expérience de Shanghaï. Là, les Gardes rouges, c’est-à-dire la jeunesse, ont pris le pouvoir et proclamé la Commune, à l’exemple de celle de Paris. Mais cela ne fonctionne pas. Si, partout, les Gardes rouges maoïstes prennent effectivement les armes, les autorités locales font de même, et nomment leurs troupes identiquement : partout, des Gardes rouges affrontent des Gardes rouges et, pour comble de confusion, tous sans exception se réclament du président Mao.
Devant les excès de cette révolution prolétarienne menée par une jeunesse fanatisée, Mao proclame une nouvelle politique. Partout, dit le génial Président, les Gardes rouges doivent s’unir à l’Armée populaire et aux Cadres locaux, qui sont, dans leur grande majorité, récupérables. Interprétation de Simon Leys : Mao donne, de fait, tout pouvoir à l’Armée, seule autorité constituée dans le pays depuis l’effondrement du Parti, effondrement qu’il suppose plus qu’il ne le démontre. Les révolutionnaires authentiques, nombreux et enthousiastes, sont les dindons de la farce : partout, l’armée les réduit au silence et les passe par les armes. Le processus dure longtemps, car Mao continue à avoir besoin d’eux comme contre-pouvoir. Finalement, il les enverra à l’armée, pour renforcer la défense nationale contre le risque d’intervention soviétique, et dans les champs, afin que les paysans les rééduquent.

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05Conclusion
Ainsi, pour Simon Leys, la Révolution culturelle chinoise fut une parodie de Révolution, d’autant plus hystérique qu’elle était fausse, conçue d’emblée dans l’unique but de rendre à Mao son pouvoir, avec pour résultat d’éliminer radicalement de la société les éléments authentiquement révolutionnaires, tout en assurant à l’armée et à la bureaucratie un avenir radieux.
Reste à expliquer le succès populaire et la fonction du maoïsme et de la Révolution culturelle. Simon Leys n’explique pas le succès, et c’est une faiblesse de son travail, qui est davantage un brillant pamphlet contre la maolâtrie occidentale des Sartre, Foucault et autres Glucksmann, que sur l’explication historique proprement dite. Par contre, en ce qui concerne la fonction du maoïsme dans la Chine contemporaine, Simon Leys nous donne une clef : Mao jouerait dans la Chine nouvelle le même rôle que Confucius dans l’ancienne. D’ailleurs, ils se ressemblent. Tous deux éprouvent une méfiance radicale envers les experts et autres spécialistes.

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06Zone critique
Quand l’ouvrage de Leys paraît, à Paris c’est l’indignation. Comment, un jeune inconnu se permet d’égratigner la statue du génial dirigeant chinois qui ose continuer la révolution alors que les Soviétiques ont tout abandonné ! Pour les nombreux intellectuels communistes français que mai 68 a excités au possible et que le socialisme « tranquille » de l’URSS ne peut satisfaire, c’est indécent. On reproche à Leys d’être un agent de l’impérialisme américain et de ne rien connaître à son sujet (alors qu’il parle chinois, lit toute la presse, vit à Hong-Kong et s’est rendu en Chine populaire). En fait, c’est un écrivain catholique, influencé par Chesterton et par Orwell, pour qui le maoïsme est un culte et une idolâtrie qu’il se doit de combattre, sans pour autant mettre sa foi en avant. Combat gagné : aujourd’hui, plus personne n’ose nier les crimes du maoïsme au pouvoir.

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07Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Simon Leys, Les Habits neufs du président Mao, dans Essais sur la Chine, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquin », 2012 [1971, Champs Libres].

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