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Neuromania

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Albert Moukheiber

Le vrai du faux sur le cerveau

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Description

On a tous entendu la phrase, un jour, au détour d'un dîner ou d'un article de magazine : « on n'utilise que 10 % de notre cerveau. » Ou celle-ci : « tu es plutôt cerveau gauche, donc rationnel, ou cerveau droit, donc créatif. » Ou encore cette idée rassurante qu'une tâche bien ciblée pourrait réveiller le potentiel dormant de nos neurones. Ces formules circulent partout, reprises dans les publicités, les manuels de développement personnel, parfois même dans des formations professionnelles. Elles ont l'air sérieuses. Elles s'appuient sur un mot magique — le cerveau — qui semble clore toute discussion.

Albert Moukheiber, docteur en neurosciences et psychologue clinicien, a passé son livre Neuromania à démonter ce bazar, pièce par pièce. Son point de départ n'est pas de nous dire que les neurosciences mentent, mais que quelque chose d'étrange se produit quand elles sortent du laboratoire. En route, les résultats se simplifient, se durcissent, deviennent des vérités qu'on brandit. Une discipline jeune, encore pleine de zones d'incertitude, finit transformée en distributeur de certitudes sur qui nous sommes.

Le problème n'est pas anecdotique. Quand on croit qu'une imagerie cérébrale montre « la zone de l'amour » ou que notre personnalité est câblée dans tel hémisphère, on ne se trompe pas seulement sur un détail technique. On adopte une manière de se regarder soi-même, et de regarder les autres, qui se prétend scientifique alors qu'elle ne l'est pas tout à fait.

La question que l’on se pose : Pourquoi des idées fausses sur le cerveau résistent-elles si bien, alors même que les neurosciences les ont écartées ?Ce que l’on va voir : Comment des résultats de laboratoire se transforment, en sortant de leur contexte, en certitudes sur ce que nous sommes.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Le cerveau coupé en deux, et autres légendes tenaces

Commençons par le mythe le plus résistant de tous : les 10 %. L'idée qu'une immense réserve de cerveau resterait inexploitée n'a jamais reposé sur rien de solide. L'imagerie fonctionnelle montre l'inverse : au fil d'une journée, à peu près toutes les régions cérébrales s'activent. Le cerveau est coûteux en énergie — il consomme environ 20 % de ce que dépense le corps alors qu'il pèse à peine 2 % du poids total. Un organe aussi gourmand n'aurait aucun intérêt évolutif à garder 90 % de sa masse au repos. La légende séduit parce qu'elle flatte : elle promet un potentiel caché, un supplément d'âme accessible à qui saura le débloquer.

L'histoire du cerveau gauche et du cerveau droit est plus subtile, parce qu'elle part d'un vrai travail scientifique. Dans les années 1960, Roger Sperry étudie des patients dont on a sectionné le corps calleux — le pont entre les deux hémisphères — pour soigner des épilepsies graves. Il observe que certaines fonctions se répartissent inégalement : le langage penche souvent à gauche, certains traitements spatiaux à droite. Ce travail lui vaut le Nobel en 1981. Mais la nuance clinique s'est muée en caricature de personnalité.

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02

Chapitre 2 — Pourquoi une image colorée nous convainc si vite

Si ces mythes tiennent, c'est en partie à cause d'un objet devenu familier : l'image du cerveau tout en couleurs, avec ses taches rouges et jaunes qui « s'allument ». Ces images viennent surtout de l'IRM fonctionnelle, une technique développée dans les années 1990. On les lit comme des photographies de la pensée en direct. Elles n'en sont pas. Moukheiber consacre une bonne part de son livre à expliquer ce que cette imagerie fait réellement — et ce qu'elle ne fait pas.

D'abord, l'IRM fonctionnelle ne mesure pas l'activité des neurones directement. Elle capte des variations de flux sanguin oxygéné, un signal appelé BOLD, qui sert d'indice indirect de l'activité. Entre le signal brut et la jolie carte colorée, il y a des couches entières de traitement statistique, de seuils choisis, de moyennes calculées sur des dizaines de participants. Les couleurs vives ne sont pas dans le cerveau : ce sont des conventions graphiques ajoutées pour rendre lisibles des différences souvent minuscules.

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03

Chapitre 3 — Ce que le labo mesure, ce que le quotidien vit

Il y a un fossé que Moukheiber ne cesse de pointer : celui entre les conditions d'une expérience et la vie réelle. Dans un scanner, on isole une variable. On demande à quelqu'un, immobile et seul, de regarder des visages ou de calculer, pendant qu'on neutralise tout le reste. C'est la seule façon de produire un résultat propre. Mais ce résultat vaut pour cette situation découpée, pas forcément pour un cerveau plongé dans une journée ordinaire, avec son corps, ses émotions et son entourage.

Prenons l'ocytocine, qu'on surnomme volontiers « hormone de l'amour » ou « molécule de la confiance ». Certaines études ont bien associé sa diffusion à des comportements d'attachement ou de coopération. Mais d'autres travaux montrent qu'elle peut aussi accentuer la méfiance envers les étrangers, ou renforcer les préférences de groupe. Réduire une molécule à une étiquette aussi douce, c'est effacer le fait qu'un même mécanisme biologique prend un sens différent selon le contexte où il se déploie.

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04

Chapitre 4 — Le besoin d'expliquer l'humain par ses neurones

Si l'on prend de la hauteur, Neuromania décrit moins une série d'erreurs techniques qu'une tentation d'époque. Depuis trois décennies, le cerveau est devenu l'organe auquel on demande de tout trancher. Les désaccords moraux, les choix amoureux, les talents, les crimes, les goûts politiques : on espère qu'une coupe d'imagerie finira par dire le vrai, objectivement, par-dessus la mêlée des opinions. Le cerveau joue le rôle d'arbitre neutre dans un monde fatigué de ses débats sans fin.

Cette attente a un nom que Moukheiber manie avec prudence : le neuro-réductionnisme, l'idée qu'expliquer un comportement par ses corrélats cérébraux, c'est l'avoir vraiment expliqué. Dire que l'amour « c'est de la dopamine » paraît plus solide, plus adulte, que de parler d'une histoire, d'un désir, d'une rencontre. Pourtant on n'a rien expliqué du tout : on a seulement traduit un phénomène dans un autre vocabulaire, en laissant croire que ce vocabulaire-là serait plus réel que les autres.

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05

Conclusion

Au fond, les neuromythes ne tiennent pas parce que les gens seraient crédules. Ils tiennent parce qu'ils offrent exactement ce qu'on cherche : une explication simple, une case rassurante, une autorité qui tranche. Les 10 %, les deux hémisphères, l'hormone de l'amour, l'image qui s'allume — chacun répond à un désir de clarté sur soi, et chacun déforme une recherche réelle en la durcissant. Ce que Moukheiber remet au centre, ce n'est pas une liste de vérités à retenir, mais une manière de lire : d'où vient ce résultat, dans quelles conditions, et qu'est-ce qu'il ne dit pas.

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