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Cognition incarnée

Cognition incarnée

Rémy Versace, Denis Brouillet, Guillaume Vallet

La pensée passe par le corps

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Description

On croit souvent que penser, c'est une affaire de tête. Le corps nous transporte, mais le vrai travail se ferait plus haut, dans une sorte de salle des machines au-dessus du cou. L'image a la vie dure : le cerveau comme ordinateur, les pensées comme des fichiers rangés, le reste du corps comme un simple fournisseur d'informations. Trois chercheurs français — Rémy Versace, Denis Brouillet et Guillaume Vallet — ont rassemblé dans un ouvrage ce qu'une partie des sciences cognitives raconte depuis une trentaine d'années, et qui dit à peu près l'inverse.

Leur point de départ est simple à énoncer, plus vertigineux à suivre : nos concepts, nos souvenirs, nos raisonnements gardent la trace des sensations et des gestes qui les ont fait naître. Comprendre le mot « saisir », ce ne serait pas consulter une définition abstraite rangée quelque part ; ce serait réactiver, très légèrement, ce que fait la main quand elle attrape. La pensée ne flotterait pas au-dessus du corps. Elle passerait par lui, en permanence, jusque dans les idées qui semblent les plus désincarnées.

Si c'est vrai, ça déplace pas mal de choses. On ne mémorise plus comme on remplit un classeur, on ne comprend plus comme on décode un texte, et on n'apprend plus du tout de la même façon. Le livre déroule cette bascule, de l'expérience de laboratoire la plus pointue jusqu'à la salle de classe.

La question que l’on se pose : Et si nos idées les plus abstraites gardaient la mémoire des sensations et des gestes qui les ont fait naître ?Ce que l’on va voir : Comment une poignée de chercheurs a sorti la pensée de la tête pour la rendre au corps tout entier, et ce que ça bouscule au passage.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Quand le concept de chaise sent encore la position assise

Pendant longtemps, la science de l'esprit a fonctionné avec une idée confortable : penser, c'est manipuler des symboles. Un concept serait une étiquette abstraite, détachée de toute sensation, stockée dans une mémoire façon dictionnaire. « Chaise » renverrait à une liste de traits — a quatre pieds, sert à s'asseoir — sans aucun rapport avec le fait concret de s'asseoir. Le corps, dans ce schéma, ne sert qu'à faire entrer les données et à sortir les mouvements. Entre les deux, tout se joue en langage abstrait.

Versace, Brouillet et Vallet appartiennent au courant qui conteste cette coupure. Pour eux, un concept n'est pas une étiquette propre et sèche : c'est un faisceau de traces sensorielles et motrices. Penser à une chaise, ce serait réactiver, en sourdine, la sensation d'un dossier dans le dos, le geste de plier les genoux, le poids du corps qui se dépose. La mémoire ne range pas des définitions, elle garde des expériences vécues, avec leurs couleurs, leurs sons, leurs gestes.

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02

Chapitre 2 — La mémoire n'est pas un classeur, c'est une re­cons­truc­tion

Si les concepts gardent la trace des sensations, la mémoire ne peut plus être un entrepôt où dormiraient des souvenirs intacts. C'est le deuxième pivot du livre. On imagine volontiers la mémoire comme une bibliothèque : on y dépose un souvenir, il attend, on va le rechercher plus tard tel quel. La réalité décrite par les auteurs est plus mouvante. Se souvenir, ce n'est pas rouvrir un fichier — c'est reconstruire, à chaque fois, à partir de traces éparses.

Versace défend depuis des années un modèle où la mémoire est faite de traces multisensorielles qui s'activent ensemble. Un parfum qui ramène d'un coup toute une scène d'enfance, une chanson qui rouvre une année entière : ce ne sont pas des curiosités, ce sont des indices sur le fonctionnement normal. Le souvenir se rallume par les sens parce qu'il a été encodé par les sens. Et comme il se reconstruit, il se déforme, se mélange, se met à jour à chaque rappel. On ne récupère jamais exactement ce qu'on avait rangé.

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03

Chapitre 3 — L'énaction : connaître, c'est agir sur le monde

L'idée qui porte tout l'édifice vient d'un biologiste chilien, Francisco Varela, et de ses compagnons de route, à la fin des années 1980. Ils lui donnent un nom : l'énaction. Le mot dit que la connaissance n'est pas une copie du monde que le cerveau se ferait à l'intérieur, comme une photo. Elle émerge du couplage entre un organisme et son environnement. On ne reçoit pas un monde tout fait ; on le fait apparaître en agissant dedans.

L'exemple classique est celui de la perception. On croit que l'œil enregistre une image, comme un appareil photo. Mais percevoir, c'est bouger les yeux, tourner la tête, s'approcher, toucher. Voir une tasse, c'est déjà savoir, dans son corps, comment on l'attraperait. La perception n'est pas passive : elle est une exploration active, guidée par ce qu'on pourrait faire. On perçoit le monde en termes de possibilités d'action — ce que le psychologue James Gibson appelait des affordances.

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04

Chapitre 4 — Pourquoi on retient mieux ce qu'on a fait de ses mains

Reste la question que le livre garde pour la fin, et qui lui donne sa portée la plus large : qu'est-ce que tout ça fait à l'apprentissage ? Car le modèle scolaire dominant repose précisément sur l'image que les auteurs démontent. On y traite l'élève comme un cerveau-entrepôt qu'on remplit : le professeur transmet un contenu, l'enfant le stocke, on vérifie plus tard qu'il est bien rangé. Le corps, dans ce dispositif, est prié de se tenir tranquille pour ne pas gêner le travail de la tête.

Si connaître, c'est agir, cette organisation marche à contresens de la façon dont l'esprit fonctionne. Un savoir qu'on a seulement entendu ou lu laisse des traces pauvres : peu de sensations, aucun geste, un contexte unique et terne. Un savoir qu'on a manipulé, construit, éprouvé par l'expérience laisse des traces riches, multisensorielles, raccrochées à des actions — donc plus faciles à réactiver ensuite, et dans davantage de situations. On ne retient pas mieux parce que c'est amusant de bricoler ; on retient mieux parce que la trace est plus dense.

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05

Conclusion

L'ouvrage de Versace, Brouillet et Vallet tient en un renversement patient. On croyait la pensée logée dans la tête, nourrie par le corps mais séparée de lui ; les travaux qu'ils rassemblent la ramènent dans le corps, jusque dans les concepts qui semblaient les plus abstraits. De l'énaction de Varela à la mémoire comme reconstruction, le fil ne se rompt jamais : connaître n'est pas posséder une image du monde, c'est agir dedans, et garder la trace sensorielle de cette action.

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