Natural
La nature n'est pas toujours bonne
Description
Sur l'étiquette d'une bouteille de jus, d'un shampoing, d'un paquet de biscuits, le même mot revient comme un sésame : « naturel ». On le lit, on n'y pense pas, et pourtant il fait son travail — il rassure. Ce qui est naturel serait bon, sain, honnête ; ce qui est artificiel, suspect, froid, potentiellement toxique. Personne ne nous a appris cette équation, on la porte comme une évidence. Alan Levinovitz, professeur d'études religieuses aux États-Unis, s'est demandé d'où venait cette évidence — et pourquoi elle résistait à toutes les contradictions du réel.
Son livre, paru en 2020, s'appelle simplement Natural. Sa thèse tient en une gêne : le mot « naturel » n'a presque aucun contenu vérifiable, mais on l'utilise partout comme s'il en avait un. La cigüe est naturelle, l'arsenic aussi, les ouragans aussi. Un tremblement de terre qui tue des milliers de personnes est parfaitement naturel. Levinovitz remarque que dès qu'on essaie de définir précisément ce que « naturel » veut dire, le mot se dérobe — et que cette absence de définition est justement ce qui le rend si puissant.
Il ne s'agit pas de retourner l'argument et de déclarer que le naturel serait mauvais, ni de plaider pour un monde tout en plastique. La question est ailleurs : pourquoi une catégorie aussi floue tranche-t-elle des débats aussi sérieux, sur ce qu'on mange, sur la façon dont on met un enfant au monde, sur ce qu'on autorise ou interdit ?
La question que l’on se pose : Pourquoi un mot qui ne décrit presque rien de vérifiable a-t-il autant de pouvoir sur ce qu'on croit bon ou mauvais ?Ce que l’on va voir : D'où vient notre foi dans le naturel, ce qu'elle emprunte au religieux, et ce qu'elle décide à notre place quand on ne la regarde pas.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Le mot qui vend tout, et ne veut rien dire
Levinovitz commence par un constat presque comique : « naturel » est partout, et personne ne sait le définir. Aux États-Unis, l'agence du médicament n'a longtemps eu aucune définition officielle du terme sur les emballages alimentaires. Un produit peut être « naturel » et bourré de sucre, un autre « artificiel » et parfaitement inoffensif. Le mot vend, c'est établi — les études marketing montrent qu'un même aliment étiqueté « naturel » est perçu comme plus sain, meilleur au goût, plus digne de confiance. Il ne renseigne sur rien, mais il rassure sur tout.
Le problème, c'est que dès qu'on tente une définition, elle se retourne contre nous. Si naturel veut dire « qui existe sans intervention humaine », alors le blé, le maïs, le chien, la pomme moderne — tous façonnés par des millénaires de sélection — ne sont pas naturels. Si ça veut dire « présent dans la nature », alors le venin, les bactéries mangeuses de chair et les radiations d'une source thermale le sont aussi. Aucune définition ne tient sans exclure des choses qu'on trouve bonnes ou inclure des choses qu'on trouve horribles.
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02 Chapitre 2 — Quand la nature devient un dieu déguisé
Le métier de Levinovitz éclaire ici son propos : il enseigne les religions, et il reconnaît dans notre culte du naturel une structure profondément religieuse. Là où d'anciennes sociétés voyaient dans la nature l'œuvre d'un ordre divin, la modernité laïque a gardé la vénération en congédiant le dieu. La nature reste sacrée, bonne par essence, source de vérité — sauf qu'on ne l'appelle plus Dieu, on l'appelle « Nature », avec la même majuscule silencieuse.
Cette parenté n'est pas une image. Elle se voit dans le vocabulaire. On parle de rester « fidèle » à sa nature, de « pécher » contre elle, de « pureté » naturelle et de « contamination » artificielle. Les pesticides, les OGM, les additifs jouent le rôle du profane qui souille le sacré. Manger « propre », se « purifier » par une cure, revenir à un état « originel » : ce sont des gestes de rituel plus que de science. Levinovitz rappelle que l'idée d'un âge d'or perdu, d'un jardin d'avant la chute où tout était harmonieux, traverse presque toutes les traditions — et qu'on la rejoue à chaque fois qu'on rêve d'un régime, d'une vie ou d'un accouchement « comme avant ».
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03 Chapitre 3 — Accoucher, manger, guérir : la nature comme juge moral
C'est dans les zones les plus intimes que l'argument naturel pèse le plus lourd, et Levinovitz s'y attarde. L'accouchement d'abord. Le mouvement pour la naissance « naturelle » valorise le sans-péridurale, le sans-intervention, le corps laissé à son cours. Une partie de cette critique est justifiée : la médicalisation a parfois été excessive, mécanique, sourde aux femmes. Mais l'auteur pointe le revers, moins dit — la naissance non assistée était l'une des premières causes de mortalité maternelle et infantile de l'histoire humaine. Le « naturel » y devient une norme morale : la femme qui demande une péridurale peut se sentir en échec, comme si elle avait trahi quelque chose. La douleur se met à valoir vertu.
L'alimentation ensuite. Les régimes « ancestraux », le paléo, le retour aux aliments « bruts » reposent sur une image de nos ancêtres vivant en harmonie avec leur biologie. Levinovitz, qui a beaucoup écrit sur les mythes alimentaires, rappelle que cette préhistoire idéalisée n'a jamais existé sous cette forme lisse : les régimes humains ont toujours été variés, bricolés, façonnés par la cuisson, la fermentation, la transformation — c'est-à-dire par l'artifice. Le gluten diabolisé, le sucre « raffiné » opposé au sucre « naturel » du miel alors qu'ils font au corps à peu près la même chose : ces distinctions doivent tout à la symbolique du pur et de l'impur, presque rien à la biochimie.
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04 Chapitre 4 — Un argument qui décide de nos lois et de nos corps
Si tout cela restait affaire de goût personnel, on hausserait les épaules. Ce que montre Levinovitz, c'est que l'appel au naturel a quitté depuis longtemps la sphère du choix privé pour entrer dans celle du droit et de la médecine publique. Le mot n'est pas seulement un argument de conversation : il tranche des décisions collectives, souvent sans qu'on ait vu le glissement.
Il en veut pour preuve la manière dont « naturel » et « contre nature » ont servi et servent encore d'arguments juridiques. On a interdit ou condamné des unions, des pratiques, des identités au motif qu'elles seraient « contre nature » — comme si la nature délivrait un code de conduite qu'il suffisait de lire. L'argument a une force redoutable parce qu'il court-circuite le débat : on ne discute pas avec la nature, on s'y soumet. Présenter une norme sociale comme un ordre naturel, c'est la rendre non négociable, la soustraire au terrain politique où elle devrait pourtant se défendre.
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05 Conclusion
Levinovitz referme son enquête là où il l'a ouverte : sur l'étiquette d'un produit, sur ce mot qui rassure sans rien prouver. Sa démonstration ne demande pas de renoncer à l'émerveillement devant le vivant, ni de préférer par principe l'usine au jardin. Elle demande une chose plus modeste et plus exigeante — séparer deux gestes qu'on avait fondus en un seul. Aimer la nature est une expérience ; en faire un critère du bien est un argument. Le premier n'a pas à se justifier, le second doit se défendre comme n'importe quel autre.
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