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Le divin marché

Le divin marché

Dany-Robert Dufour

Le marché devenu religion

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Description

Il y a un moment, chez Dufour, où l'on arrête de voir le marché comme un simple mécanisme d'échange pour le voir comme ce qu'il est devenu : une puissance qui façonne les êtres. Dans Le divin marché, paru en 2007, le philosophe part d'une intuition dérangeante. Le capitalisme libéral n'a pas seulement conquis l'économie ; il a conquis les âmes, et il l'a fait avec une efficacité qu'aucune Église n'avait atteinte. Le titre n'est pas une provocation. C'est une thèse.

Son fil remonte à une petite fable du début du XVIIIe siècle, La fable des abeilles de Bernard Mandeville, où une idée scandaleuse pour l'époque est posée noir sur blanc : les vices privés font la prospérité publique. L'égoïsme, la cupidité, l'envie — tout ce que la morale chrétienne condamnait depuis des siècles — devient soudain le carburant d'une société florissante. Dufour voit là l'acte de naissance d'une révolution culturelle qui mettra trois siècles à produire tous ses effets, et dont on vit aujourd'hui l'aboutissement.

Ce qui frappe, c'est que cette révolution s'est présentée comme une libération — débarrasser l'individu des tutelles, de la religion, de la tradition, de l'autorité. Dufour ne conteste pas que quelque chose s'est ouvert. Il observe seulement ce qui s'est refermé par la même porte, et qui prend soin de l'humain pendant qu'il devient, avant tout, un consommateur.

La question que l’on se pose : Comment une morale qui se donne pour une émancipation a-t-elle fini par produire exactement le type d'humain dont le marché avait besoin ?Ce que l’on va voir : On remonte à la fable fondatrice, on suit le renversement qui transforme les vices en moteur, et on regarde ce qu'il reste du sujet quand le marché le prend en charge.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un vice privé, une vertu publique

Tout commence avec un médecin hollandais installé à Londres, Bernard Mandeville, et un poème publié en 1705 puis augmenté en 1714. La fable des abeilles raconte une ruche prospère et corrompue : chaque abeille triche, ment, dépense sans compter, et l'ensemble prospère. Le jour où les abeilles deviennent vertueuses, économes, honnêtes, la ruche s'effondre. Plus de luxe, plus de commerce, plus de travail. La morale tue l'économie. Le sous-titre dit tout : vices privés, bénéfices publics.

Pour l'époque, c'est une bombe. Depuis des siècles, la pensée chrétienne tenait les passions — l'avarice, la vanité, l'envie — pour ce qui perdait l'âme. Mandeville renverse la table : ces passions, dit-il, sont précisément ce qui fait tourner le monde. L'homme vaniteux achète, l'homme envieux travaille pour dépasser son voisin, l'homme avide investit. Retirez les vices, vous retirez le mouvement. Le livre est condamné, brûlé, dénoncé comme une apologie du désordre. Et pourtant, Dufour y lit le texte fondateur de notre modernité économique.

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02

Chapitre 2 — La main invisible qui ordonne de jouir

Longtemps, la morale et l'économie ont fait ménage à part. On pouvait commercer le jour et prier le dimanche, sans que la logique du gain prétende régir l'ensemble de l'existence. Ce que Dufour décrit, c'est le moment où cette séparation tombe, où le marché cesse d'être une sphère parmi d'autres pour devenir le principe qui les absorbe toutes. Le tournant, il le situe dans la seconde moitié du XXe siècle, quand le libéralisme économique rencontre un libéralisme des mœurs qui, croyant le combattre, lui ouvre grand les portes.

Le mot clé, chez lui, c'est désublimation. La société ancienne tenait sur un principe de renoncement : on diffère la jouissance, on la canalise, on la met au service d'autre chose — Dieu, la patrie, l'avenir, l'œuvre. La société marchande inverse l'injonction. Elle ne demande plus de renoncer, elle ordonne de jouir, ici, maintenant, sans attendre. Et cet impératif n'a rien d'une libération spontanée : il est le carburant exact dont a besoin une économie qui doit écouler sa production. Un sujet qui jouit est un sujet qui consomme.

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03

Chapitre 3 — Un sujet sans attaches, taillé pour le marché

La révolution libérale a promis un individu enfin libre : affranchi des Églises, des traditions, des hiérarchies, des grands récits qui lui disaient qui il devait être. Dufour prend cette promesse au sérieux et en examine le résultat. Car cet individu délié de tout, qui ne relève plus d'aucune autorité supérieure, ne se tient pas en l'air. Il tombe quelque part. Et l'endroit où il tombe, c'est le marché, seul cadre resté debout pour l'accueillir.

Il forge pour désigner cet être une notion : le sujet acritique et psychotisant, un sujet déchargé des repères symboliques qui, autrefois, le structuraient. Les anciennes institutions — la famille étendue, la religion, l'école, l'État — transmettaient des interdits, des limites, un récit partagé. En les dissolvant, la modernité marchande n'a pas produit un sujet plus autonome ; elle a produit un sujet plus malléable, flottant, disponible pour toutes les sollicitations commerciales précisément parce que plus rien en lui ne leur résiste vraiment.

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04

Chapitre 4 — Quand l'économie devient une religion

Si le titre du livre parle de divin, ce n'est pas par métaphore facile. Dufour prend l'idée au pied de la lettre : le marché occupe aujourd'hui la place structurelle qu'occupait Dieu dans les sociétés anciennes. Il est ce principe invisible, omniprésent, auquel on attribue une sagesse supérieure à celle des hommes, qu'on ne discute pas, et dont on attend qu'il récompense les justes et punisse les imprudents. La main invisible est une providence laïcisée. On n'a pas tué Dieu ; on l'a remplacé par un marché qui en garde les attributs tout en niant qu'il en possède aucun.

La force de cette religion-là, c'est précisément de ne pas se présenter comme telle. Une Église énonce ses dogmes, ses interdits, sa morale ; on peut les refuser. Le marché, lui, se donne pour un ordre naturel, neutre, sans contenu moral — une simple mécanique d'offre et de demande. C'est ce qui le rend si difficile à contester : on ne combat pas ce qui prétend n'être qu'un fait. Or Dufour montre qu'il s'agit bien d'une morale, mais d'une morale retournée, où ce que toutes les traditions tenaient pour des vices devient vertu, et où l'ancien péché se nomme désormais croissance.

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05

Conclusion

On repart donc de la petite fable de 1705, où un médecin provocateur osait dire que les vices font la richesse, pour arriver trois siècles plus tard à une société qui a érigé cette provocation en principe de gouvernement sans jamais l'avouer. Entre les deux, une révolution culturelle a convaincu chacun qu'en libérant son désir il se libérait lui-même. Dufour ne nie pas que des tutelles réelles soient tombées. Il observe seulement que le marché s'est glissé à la place laissée vide, et qu'il y a pris soin de modeler un sujet à sa mesure.

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