La mondialisation de l'inégalité
L'inégalité change d'échelle
Description
En 1820, un ouvrier anglais gagnait peut-être trois ou quatre fois plus qu'un paysan chinois. Deux siècles plus tard, à la fin des années 1980, l'écart entre le revenu moyen d'un habitant des pays riches et celui d'un habitant des pays pauvres avait été multiplié par un facteur impressionnant — l'Occident s'était détaché du reste du monde à une vitesse inédite dans l'histoire humaine. On croyait ce fossé irréversible, gravé dans la géographie et dans l'histoire coloniale.
Puis quelque chose s'est retourné. À partir des années 1990, des centaines de millions de Chinois, d'Indiens, de Vietnamiens, de Brésiliens sont sortis de la pauvreté extrême, et l'écart gigantesque entre nations a commencé à se refermer. L'économiste François Bourguignon, longtemps chef économiste de la Banque mondiale, a passé sa carrière à mesurer cette bascule — et à pointer un paradoxe que peu de gens voient : au moment même où l'inégalité reculait entre les pays, elle repartait à la hausse à l'intérieur de chacun d'eux.
Son livre tient sur cette double lecture. Parler d'inégalité au singulier, c'est mélanger deux réalités qui ne bougent pas dans le même sens, ni à la même échelle. Et quand on les démêle, le débat public sur la mondialisation prend un tout autre relief.
La question que l’on se pose : La mondialisation a-t-elle rendu le monde plus égalitaire ou plus inégalitaire — et par rapport à quoi exactement ?Ce que l’on va voir : On sépare deux mesures qu'on confond, on suit leur mouvement inverse depuis trente ans, et on regarde ce que ça impose aux politiques censées corriger l'écart.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Deux inégalités qu'on confond tout le temps
Quand on dit « l'inégalité augmente », on ne parle presque jamais de la même chose. Bourguignon insiste sur une distinction qui paraît scolaire mais qui change tout le raisonnement. Il y a l'inégalité entre les pays — l'écart entre le revenu moyen d'un Norvégien et celui d'un Malien. Et il y a l'inégalité à l'intérieur de chaque pays — l'écart entre un cadre parisien et un ouvrier du même pays. Les deux se mesurent, les deux comptent, mais elles ne racontent pas la même histoire et ne répondent pas aux mêmes causes.
Longtemps, la première a écrasé la seconde. Autour de 1820, l'essentiel des écarts de revenu dans le monde venait de la position sociale à l'intérieur d'un pays : un aristocrate et un serf vivaient dans des mondes différents, mais la France et la Chine se ressemblaient à peu près en moyenne. Puis la révolution industrielle a fait décoller l'Occident, et le poids a basculé. Au milieu du XXe siècle, savoir où l'on était né comptait davantage que savoir dans quelle famille — le pays de naissance expliquait la plus grande part de l'inégalité mondiale.
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02 Chapitre 2 — La grande convergence des nations
Le premier mouvement, le plus spectaculaire, c'est le rattrapage. À partir des années 1980 et surtout 1990, les grands pays émergents se sont mis à croître beaucoup plus vite que les pays déjà riches. La Chine a ouvert son économie, l'Inde a desserré son carcan réglementaire, le commerce mondial a explosé, les chaînes de production se sont dispersées sur la planète. Résultat : des pays qui comptent des milliards d'habitants ont vu leur revenu moyen grimper année après année à des rythmes que l'Europe n'avait jamais connus, même pendant les Trente Glorieuses.
Les chiffres sont difficiles à saisir tant ils sont massifs. En trois décennies, la part de la population mondiale vivant dans l'extrême pauvreté — moins de quelques dollars par jour — est passée d'environ quatre personnes sur dix à moins d'une sur dix. C'est la première fois dans l'histoire que l'extrême pauvreté recule à cette échelle et à cette vitesse. L'essentiel de ce recul tient à la Chine, mais pas seulement : l'Asie du Sud-Est, une partie de l'Amérique latine, quelques pays africains ont suivi.
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03 Chapitre 3 — Le reflux qui remonte à l'intérieur des pays
La contrepartie, c'est que pendant que l'écart se refermait entre les nations, il se rouvrait à l'intérieur d'elles. Dans la plupart des pays riches, et dans beaucoup de pays émergents, l'inégalité interne — mesurée par le même Gini national — est repartie à la hausse à partir des années 1980. Aux États-Unis, en Chine, au Royaume-Uni, la part du revenu captée par les plus aisés a nettement progressé, après des décennies de resserrement d'après-guerre.
Bourguignon relie directement les deux mouvements. La même mondialisation qui a tiré les pays pauvres vers le haut a mis en concurrence les travailleurs des pays riches avec une main-d'œuvre bien moins payée ailleurs. Les emplois industriels peu qualifiés ont migré ou ont vu leurs salaires stagner, tandis que les détenteurs de capital, les cadres très qualifiés et les secteurs exposés aux marchés mondiaux captaient les gains. L'ouvrier de l'Ohio ou de la Lorraine et le nouvel ouvrier chinois sont les deux faces d'un même phénomène.
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04 Chapitre 4 — Ce que la mondialisation fait au contrat social
Ce déplacement n'est pas qu'une curiosité de statisticien. Il désarme, en partie, les outils qu'on avait construits pour corriger l'inégalité. Pendant tout le XXe siècle, les démocraties riches avaient développé un attirail de redistribution nationale : impôt progressif, protection sociale, services publics, droit du travail. Ce contrat social fonctionnait parce que l'économie et la politique partageaient le même périmètre — celui de l'État-nation. On taxait ici, on redistribuait ici.
La mondialisation a défait cette coïncidence. Le capital, les entreprises et les plus hauts revenus circulent désormais à une échelle que l'impôt national peine à atteindre. Un pays qui taxe trop lourdement ses détenteurs de capital risque de les voir partir ; une entreprise peut loger ses profits là où ils seront le moins imposés. Bourguignon le formule simplement : les forces qui produisent l'inégalité sont devenues mondiales, mais les instruments qui pourraient la corriger sont restés, pour l'essentiel, nationaux. Il y a un décalage d'échelle entre le problème et la réponse.
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05 Conclusion
On avait pris l'habitude de poser la question en bloc : la mondialisation creuse-t-elle les inégalités, oui ou non ? La réponse de Bourguignon est qu'il faut d'abord demander « entre qui ? ». Entre les nations, le fossé vieux de deux siècles s'est mis à se refermer, portant des centaines de millions de personnes au-dessus de la pauvreté extrême. À l'intérieur des nations, au même moment, l'écart s'est rouvert, et le pays où l'on naît pèse un peu moins qu'avant, la place qu'on y occupe un peu plus.
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