Nous qui luttons avec Dieu
Considérations sur le Divin
Description
Un psychologue clinicien qui passe des mois à décortiquer la Genèse verset par verset, devant des amphis pleins et des millions de vues : ce n'est pas la trajectoire qu'on imaginait pour l'homme des « 12 règles ». Jordan Peterson a pourtant publié en 2024 un gros bouquin, « Nous qui luttons avec Dieu », qui fait exactement ça. Il y reprend les grands récits de la Bible hébraïque — Adam, Caïn et Abel, le déluge, la tour de Babel, Abraham, Moïse — et les lit non pas comme des reportages historiques, mais comme des cartes du comportement humain, affinées sur des milliers d'années.
Le point de départ est dans le titre. « Israël », en hébreu, se traduit à peu près par « celui qui lutte avec Dieu ». Peterson prend ça au pied de la lettre : pour lui, être pleinement humain, c'est se colleter avec le plus haut idéal qu'on puisse concevoir, sans jamais le lâcher ni le saisir tout à fait. Les histoires bibliques seraient le dépôt de cette lutte — ce que l'humanité a retenu, génération après génération, sur la manière de vivre quand on vise ce qui nous dépasse.
Reste une tension que l'auteur ne cherche pas à dissoudre. On le range tantôt chez les chrétiens militants, tantôt chez les sceptiques, et lui-même esquive la question de savoir s'il « croit ». Le livre avance ailleurs : dans ce que ces textes font, pas dans ce qu'ils prouvent.
La question que l’on se pose : Que reste-t-il des récits bibliques quand on les lit comme des descriptions du psychisme humain plutôt que comme de l'histoire ou du dogme ?Ce que l’on va voir : La méthode de lecture de Peterson, les motifs qu'il croit y déceler, sa relecture d'Abraham, et la place singulière que tout cela lui vaut dans le débat sur la religion.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Israël, le nom qui veut dire « lutter avec Dieu »
Tout le livre tient dans un épisode précis : Jacob, seul la nuit au bord d'un gué, affronte un inconnu dans un corps-à-corps qui dure jusqu'à l'aube. Il ne gagne pas, il ne perd pas — il tient. Au matin, l'adversaire lui donne un nouveau nom, Israël, que la tradition rend par « celui qui a lutté avec Dieu et avec les hommes, et a tenu bon ». Peterson en fait son fil rouge. Pour lui, ce n'est pas une anecdote exotique mais une définition : être droit, dans la vie, c'est entretenir cette empoignade avec ce qu'il y a de plus élevé, sans fuir et sans prétendre l'avoir maîtrisé.
Ce « plus élevé », Peterson l'appelle souvent l'idéal, ou ce que la tradition nomme Dieu. Sa thèse psychologique tient en quelques pas. Un être humain poursuit toujours quelque chose — on ne peut pas agir sans viser un but, et aucun but ne tient sans un but qui le dépasse. Au sommet de cette hiérarchie d'objectifs se loge une valeur suprême, qu'on la nomme ou non. Cette valeur, qu'on sert bon gré mal gré, fonctionne exactement comme un dieu : elle organise la perception, hiérarchise ce qui compte, oriente l'action. La seule question qui vaille devient alors : quel dieu sert-on, et est-ce le bon ?
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02 Chapitre 2 — La structure cachée sous les histoires qu'on croyait connaître
Avant Abraham, la Genèse enchaîne quelques récits que presque tout le monde croit connaître de loin, et que Peterson relit de près pour en tirer une grammaire. La chute d'Adam et Ève, d'abord : il y voit l'entrée dans la conscience de soi, le moment où l'humain découvre qu'il est nu, vulnérable, mortel, et qu'il devra désormais faire des choix sans mode d'emploi. L'innocence n'est pas un paradis perdu par malchance ; c'est l'état d'avant la responsabilité, qu'on ne peut plus réintégrer une fois qu'on sait.
Vient Caïn et Abel, que Peterson traite comme la scène matricielle du ressentiment. Abel offre ce qu'il a de meilleur, et ça fonctionne ; Caïn offre sans vraiment se donner, échoue, et au lieu d'ajuster sa conduite, il en veut à son frère et au ciel. La question posée à Caïn — « pourquoi es-tu abattu ? si tu agis bien, ne seras-tu pas relevé ? » — devient chez l'auteur l'archétype de l'homme qui préfère détruire ce qui marche plutôt que d'affronter ce qu'il a mal fait. Le premier meurtre naît d'un sacrifice mal consenti.
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03 Chapitre 3 — Abraham, l'aventure et le sacrifice de ce qu'on aime
Abraham occupe le cœur de l'ouvrage, et Peterson commence par un détail qu'on oublie : Abraham vit confortablement, installé, quand une voix lui ordonne de tout quitter pour un pays qu'on ne lui montre pas encore. L'appel n'est pas une récompense, c'est une sommation d'aller vers l'inconnu. L'auteur y lit l'esprit de l'aventure comme condition de la vie pleine : le refus de rester dans le cocon, même douillet, parce que la croissance exige qu'on affronte le territoire qu'on ne connaît pas. Dieu, ici, est ce qui tire vers le dehors.
Le parcours d'Abraham n'a pourtant rien d'un triomphe linéaire. Il doute, il ment par peur, il traverse la famine, la guerre, la longue attente d'un fils qui ne vient pas. Peterson insiste : l'alliance ne le dispense d'aucune épreuve, elle lui donne une direction au milieu d'elles. L'homme qui marche vers un idéal supérieur n'est pas protégé du malheur ; il est rendu capable de le traverser sans se perdre, parce qu'il sait ce qu'il sert.
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04 Chapitre 4 — Un Dieu qu'on ne peut pas simplement poser sur une étagère
Reste la question que tout le monde pose à Peterson et qu'il contourne avec constance : croit-il, oui ou non ? Le livre répond de biais. Il ne défend pas l'existence historique d'un Dieu au sens où un croyant l'entendrait, ni ne la nie au nom de la science. Il déplace le terrain. Dieu, dans ces pages, est d'abord ce qui se tient au sommet de nos valeurs, ce qui nous commande dans les faits, que nous le reconnaissions ou pas. Cette position pragmatique — juger l'idée religieuse à ce qu'elle fait vivre plutôt qu'à ce qu'elle démontre — le rapproche d'une tradition qui remonte à William James plus qu'à un catéchisme.
Cela lui vaut une place inconfortable dans le débat contemporain sur la religion. Pour les athées militants façon Richard Dawkins, qui jugent les récits bibliques faux et nuisibles, Peterson concède trop : il prend ces textes terriblement au sérieux, les tient pour un savoir irremplaçable. Pour nombre de croyants, il concède trop peu : un Dieu réduit à une structure de la psyché, sans engagement clair sur sa réalité, ressemble à une métaphore élégante plus qu'à une foi. Il irrite les deux camps précisément parce qu'il refuse l'alternative qu'ils tiennent pour évidente.
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05 Conclusion
On revient toujours à Jacob au bord du gué. Peterson a fait d'une nuit de corps-à-corps la clé de tout un peuple et, au fond, de toute vie tenue debout : affronter le plus haut, ne pas le fuir, ne pas prétendre l'avoir vaincu, et accepter d'en ressortir marqué. Les récits qu'il relit — la chute, le ressentiment de Caïn, l'aventure d'Abraham, le couteau suspendu au-dessus d'Isaac — ne sont pas pour lui des reliques mais des descriptions, affinées par des millénaires de transmission, de la manière dont les humains s'effondrent et se relèvent.
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