
La Cité de Dieu
Deux cités, deux amours
Description
En 410, les Wisigoths d'Alaric entrent dans Rome et la pillent pendant trois jours. La Ville éternelle, celle qui n'était pas tombée depuis huit siècles, est saccagée. Le choc est immense, jusqu'à Bethléem où Jérôme écrit qu'il en a la voix coupée. Et très vite, une explication circule dans l'Empire : Rome a chuté parce qu'elle a abandonné ses vieux dieux pour le Christ. Les temples désertés, les autels froids — voilà, selon les païens lettrés, ce qui a désarmé la protection divine sur la cité.
À Hippone, en Afrique romaine, un évêque du nom d'Augustin encaisse l'accusation. Il a la cinquantaine, un passé de rhéteur brillant et de chercheur inquiet, et il décide de répondre. Sa réponse va lui prendre treize ans et vingt-deux livres. Elle commence comme une défense — non, ce ne sont pas les chrétiens qui ont fait tomber Rome — et elle finit ailleurs, beaucoup plus loin : dans une relecture complète de ce qui fait tenir, ou s'écrouler, les communautés des hommes.
Car sous l'accusation, Augustin entend une question qu'il trouve mal posée. On demande quel dieu protège le mieux les empires. Lui préfère demander ce qu'un peuple aime vraiment quand il se croit en train d'adorer ses dieux. De ce déplacement va sortir une image qui traverse tout l'ouvrage : deux cités entremêlées, indiscernables à l'œil nu, séparées par une seule chose.
La question que l’on se pose : Pourquoi Rome est-elle tombée, et qu'est-ce qui distingue au fond une communauté d'une autre ?Ce que l’on va voir : Comment une réponse à une catastrophe devient une relecture de ce qui fait tenir les cités des hommes.
Sommaire
01Chapitre 1 — 410, Rome brûle et cherche un coupable
Le sac de Rome en 410 n'est pas la fin de l'Empire — Rome n'est même plus la capitale politique depuis un moment, l'empereur d'Occident réside à Ravenne. Mais c'est un séisme symbolique. Rome, c'était l'ordre du monde, l'idée qu'une ville pouvait durer toujours. Qu'elle soit prise par des Goths ariens, à peine christianisés, ébranle une certitude vieille de siècles. On cherche du sens à la catastrophe, et le sens le plus disponible désigne un coupable récent : cette religion venue de Judée, devenue officielle sous Théodose une génération plus tôt.
Le raisonnement des païens cultivés est cohérent avec leur monde. Depuis toujours, on pense que la faveur des dieux se négocie par les rites : on nourrit les divinités de sacrifices, et en échange elles gardent la cité. Rome avait bâti son immense fortune sur ce contrat invisible. Or on a rompu le contrat. On a fermé les temples, interdit les sacrifices publics, moqué les vieux cultes. Que Rome tombe juste après n'est pas, pour eux, une coïncidence — c'est une facture qui arrive.

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02Chapitre 2 — Deux amours, deux cités mêlées
Le cœur de l'ouvrage tient dans une phrase qu'Augustin pose au douzième livre et qui commande tout le reste. Deux amours ont bâti deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fait la cité terrestre, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi a fait la cité céleste. Tout est là. Ce qui sépare les deux communautés, ce n'est ni le sang, ni le territoire, ni l'appartenance religieuse visible. C'est l'objet vers lequel se tourne le désir profond. Une cité aime avant tout elle-même ; l'autre aime autre chose qu'elle.
Il faut préciser ce que veut dire cité chez Augustin, car le mot piège. Ce ne sont pas deux villes sur une carte, ni deux camps qu'on pourrait recenser. Ce sont deux orientations du cœur, deux appartenances secrètes qui traversent l'humanité entière depuis Caïn et Abel. La cité terrestre cherche la gloire, la domination, la jouissance de soi ; elle veut être admirée, l'emporter, durer par sa propre force. La cité de Dieu vit en pèlerine sur cette terre, tournée vers un bien qui la dépasse, sans y installer son repos.

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03Chapitre 3 — Rome démasquée, du fond de son propre récit
Pour démontrer que Rome relève de l'amour de soi, Augustin ne se contente pas d'affirmer. Il convoque les auteurs romains eux-mêmes, ceux que l'élite païenne révère. Salluste, l'historien, avait écrit que la République avait grandi par le désir de gloire. Virgile faisait dire à Jupiter que Rome recevrait un empire sans fin. Augustin prend ces textes au sérieux et les lit à contre-jour : ce que Rome a aimé par-dessus tout, c'est sa propre gloire, la soif d'être louée, de dominer les autres peuples.
Il accorde à ce désir une vraie noblesse — c'est ce qui rend sa lecture forte plutôt que hargneuse. L'amour de la gloire a poussé les Romains à réfréner leurs vices, à mépriser l'argent au profit de la patrie, à mourir pour la cité. Des hommes comme Régulus ou les héros de la République ont produit des vertus réelles, admirables. Augustin ne les nie pas. Il dit seulement que ces vertus étaient orientées vers une récompense terrestre : l'estime des hommes, la survie du nom. Dieu, remarque-t-il, leur a d'ailleurs accordé cette récompense — l'empire, la renommée. Ils ont eu ce qu'ils cherchaient.

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04Chapitre 4 — Ce qu'une communauté aime, elle le devient
En cherchant à définir ce qu'est un peuple, Augustin lâche une formule qui dépasse largement le procès de Rome. Un peuple, propose-t-il, est un rassemblement d'êtres raisonnables unis par l'accord sur les choses qu'ils aiment en commun. La définition est neutre, presque technique : pas besoin que l'amour soit bon pour qu'il y ait peuple. Il suffit qu'il soit partagé. Et de là découle une conséquence redoutable : pour savoir ce que vaut une communauté, il faut regarder ce qu'elle aime.
C'est un renversement de la manière ordinaire de juger les collectifs. On les mesure d'habitude à leur puissance, leur richesse, leur étendue, la solidité de leurs lois. Augustin déplace le critère vers l'objet du désir commun. Un peuple qui aime la domination sera un peuple de domination, quelle que soit sa constitution. Un peuple qui aime la concorde et la justice sera meilleur, même faible. La grandeur extérieure ne dit rien de la nature du lien ; l'amour partagé, lui, la dit entièrement. Ce qu'une communauté chérit, elle finit par lui ressembler.

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05Conclusion
Augustin avait commencé par se défendre : non, les chrétiens n'ont pas fait tomber Rome. Il termine treize ans plus tard bien au-delà de la question posée. Rome n'est pas tombée pour avoir lâché ses dieux ; elle était, depuis l'origine, une magnifique construction de l'amour de soi, portant sa fragilité dans son principe même. La catastrophe de 410 n'a fait que révéler ce qu'une cité fondée sur sa propre gloire finit toujours par éprouver.

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