
La 6e Extinction
L'extinction en cours, espèce par espèce
Description
En 2005, dans un laboratoire du Panama, une biologiste montre à une journaliste américaine des grenouilles dorées enfermées dans des terrariums. Dehors, dans les forêts humides où ces amphibiens vivaient depuis des millions d'années, ils sont en train de disparaître à une vitesse folle, décimés par un champignon microscopique. Les quelques survivants ont été mis à l'abri derrière une vitre, comme dans une arche. La journaliste, Elizabeth Kolbert, comprend ce jour-là qu'elle assiste à quelque chose de rare : une extinction, en direct, sous ses yeux.
De ce moment naîtra La 6e Extinction, paru en 2014, prix Pulitzer l'année suivante. Le livre part d'une idée que la biologie a mis longtemps à admettre : les extinctions de masse existent, elles ont ravagé la vie cinq fois dans l'histoire de la Terre, et une sixième est en cours. Sauf que celle-ci n'a pas pour cause un astéroïde ou une éruption planétaire. Sa cause, c'est une seule espèce, apparue il y a très peu de temps, qui a réorganisé la planète à son avantage.
Kolbert ne théorise pas de loin. Elle se déplace, elle descend dans des grottes, elle plonge sur des récifs, elle tient dans sa main des animaux qui n'existeront bientôt plus. Chaque chapitre suit une espèce, un lieu, un chercheur — et de cet assemblage de cas concrets émerge un tableau qu'aucun graphique ne rend aussi net.
La question que l’on se pose : Comment une seule espèce, en quelques milliers d'années, a-t-elle pu déclencher une extinction de masse comparable aux cinq grandes catastrophes de l'histoire de la Terre ?Ce que l’on va voir : Une enquête de terrain qui suit le vivant qui s'efface, animal par animal, jusqu'à remonter à celui qui tient le pinceau.
Sommaire
01Chapitre 1 — Cinq disparitions, et une sixième qui commence
L'idée même qu'une espèce puisse disparaître est récente. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, l'idée dominante en Europe voulait que la Création soit complète et immuable : Dieu n'avait pas pu laisser mourir ce qu'il avait fait. C'est le naturaliste Georges Cuvier qui, vers 1800, à partir d'os de mammouths et de mastodontes, impose une conclusion dérangeante : ces animaux ont bel et bien existé, et ils ne sont plus. Cuvier va plus loin — il devine que la Terre a connu des « révolutions », des catastrophes brutales qui ont rayé des mondes entiers.
Il avait raison sur le fait, faux sur le rythme. Cuvier croyait aux ruptures soudaines ; le XIXe siècle lui préfère ensuite le gradualisme de Charles Lyell et de Darwin, pour qui tout change lentement, imperceptiblement. L'extinction devient un phénomène de fond, un lent effacement des espèces mal adaptées. Ce consensus tient jusqu'aux années 1980, quand un père et son fils, Luis et Walter Alvarez, trouvent dans une couche d'argile italienne un excès d'iridium — un métal rare sur Terre, courant dans les astéroïdes.

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02Chapitre 2 — Le grand auk et la fin sans retour
Pour saisir ce que veut dire « disparaître pour de bon », Kolbert remonte à un oiseau qu'on a longtemps appelé le pingouin originel : le grand pingouin, ou grand auk. Un oiseau marin haut comme un enfant, incapable de voler, maladroit à terre mais superbe nageur, qui peuplait par colonies entières les îlots de l'Atlantique Nord. Sa malchance tient à sa docilité et à son abondance : les marins pouvaient le rabattre par troupeaux jusque dans les cales, l'assommer sans effort, en faire de l'huile, des appâts, des plumes pour les matelas.
Pendant des siècles, on l'a exploité sans imaginer une seconde qu'il puisse manquer un jour. Puis les grandes colonies se sont éteintes une à une. Vers la fin, l'oiseau était devenu si rare que sa rareté même le condamnait : les collectionneurs et les musées payaient cher une peau, un œuf, ce qui lançait les chasseurs sur les derniers survivants. Le dernier couple connu a été étranglé sur un îlot islandais en 1844, et son œuf écrasé sous une botte. L'espèce s'est arrêtée là, définitivement.

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03Chapitre 3 — L'acide, la chaleur, et les récifs qui blanchissent
La chasse et la destruction directe ne sont qu'une part de l'affaire. Kolbert consacre des pages parmi les plus marquantes du livre à une menace plus diffuse, presque invisible, qui touche l'océan entier : son acidification. En brûlant charbon et pétrole, on relâche du CO2, et l'océan en absorbe une part énorme. Ce gaz, dissous dans l'eau, la rend un peu plus acide — un changement chimique lent mais planétaire, qui s'attaque aux organismes bâtisseurs de calcaire.
Pour l'observer, elle plonge sur des récifs coralliens, notamment au large de l'Australie et près d'une île italienne où des sources volcaniques sous-marines rejettent naturellement du CO2. Là, autour de ces cheminées, l'eau est déjà telle qu'elle sera partout dans quelques décennies : la vie s'appauvrit, les coraux disparaissent, les coquilles peinent à se former. C'est un aperçu grandeur nature du futur océan, et il n'est pas rassurant.

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04Chapitre 4 — Le grand brasseur d'espèces
Si l'on prend de la hauteur, l'argument de Kolbert dépasse le décompte des espèces perdues. Ce qu'elle décrit, c'est l'apparition d'une force géologique nouvelle. Longtemps, ce qui redistribuait la vie sur la planète, c'étaient les continents qui dérivaient, les glaciers qui avançaient, le climat qui basculait sur des millions d'années. Désormais, un facteur va plus vite que tous les autres réunis : nous. Certains scientifiques ont proposé de baptiser cette époque l'Anthropocène — l'âge où l'humain marque la roche elle-même.
Le geste le plus lourd n'est peut-être pas la chasse ni même le réchauffement, mais un brassage. En quelques siècles, l'homme a transporté d'un bout à l'autre du globe des animaux, des plantes, des champignons, des microbes. Il a défait ce que des millions d'années de séparation avaient patiemment isolé. Des espèces qui n'auraient jamais dû se rencontrer se retrouvent face à face — et souvent, l'une décime l'autre. C'est un champignon voyageur qui a exterminé les grenouilles, une maladie importée qui ravage les chauves-souris américaines.

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05Conclusion
À la fin, Kolbert ne quitte pas le terrain pour le plaidoyer. Elle boucle avec les mêmes animaux par lesquels elle a commencé : les rhinocéros de Sumatra qu'on tente de faire se reproduire en captivité, les corbeaux hawaïens qui n'existent plus qu'en volière, les grenouilles derrière leur vitre panaméenne. Des arches minuscules, montées à la hâte pour retenir ce que la marée emporte. Le livre ne promet ni catastrophe finale ni sauvetage : il constate, espèce par espèce, un effacement en cours dont l'humain est la cause directe.

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