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WeWork

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Dygest Original

Quand le récit remplace le modèle économique

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Description

En janvier 2019, WeWork vaut 47 milliards de dollars. C'est l'entreprise privée la plus chère des États-Unis après Uber, et son fondateur, Adam Neumann, se déplace en jet privé, marche pieds nus dans ses bureaux new-yorkais et parle de transformer la conscience humaine. Neuf mois plus tard, la même société abandonne son entrée en Bourse, écarte Neumann, et voit sa valeur s'effondrer à moins de huit milliards. Quelques années après, elle dépose le bilan. Entre les deux, rien n'a changé dans ce que WeWork faisait vraiment : louer des bureaux.

Car c'était bien ça, le métier. WeWork prenait de longs baux sur des immeubles, aménageait joliment les plateaux, et sous-louait à la découpe à des indépendants et des start-ups, au mois. Un arbitrage immobilier classique, exercé depuis un siècle par des sociétés qu'on trouve d'un ennui mortel. Sauf que WeWork ne se présentait jamais comme ça. Elle se disait entreprise technologique, réseau social physique, mouvement, plateforme d'élévation collective. Et pendant dix ans, presque tout le monde — investisseurs, presse, employés — a préféré ce récit-là au bilan comptable.

Il y a dans cette histoire quelque chose qui dépasse le naufrage spectaculaire d'un patron trop sûr de lui. WeWork n'a pas menti sur ses chiffres au sens comptable ; ils étaient dans les documents, consultables, alarmants. Elle a simplement raconté par-dessus une histoire assez puissante pour que les chiffres deviennent secondaires. Et ça, pendant longtemps, ça a marché.

La question que l’on se pose : Comment un loueur de bureaux a-t-il pu valoir dix fois plus qu'un loueur de bureaux, et qu'est-ce que ça dit de la façon dont on met un prix sur une entreprise ?Ce que l’on va voir : L'ascension d'une société qui s'est habillée en géant de la tech, le moment où le récit a rencontré les colonnes de chiffres, et ce que le prix d'une entreprise doit à ce qu'on veut croire d'elle.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un gamin qui vend de la communauté

WeWork naît en 2010, à New York, en pleine gueule de bois post-crise financière. Adam Neumann, immigré israélien passé par un kibboutz, et Miguel McKelvey, architecte élevé dans une coopérative de l'Oregon, ouvrent un premier espace de bureaux partagés à SoHo. L'idée est simple et de son temps : la crise a laissé des immeubles vides et une génération de jeunes actifs sans employeur stable, freelances, auto-entrepreneurs, fondateurs de start-ups qui n'ont pas les moyens d'un bail commercial. WeWork leur loue un bureau au mois, avec le café, le wifi, la moquette design et — surtout — les voisins.

Le produit vendu n'a jamais été le mètre carré. C'était la communauté. Neumann parlait de solitude, d'appartenance, d'une génération qui voulait donner du sens à son travail. Les espaces WeWork sont conçus pour provoquer la rencontre : couloirs étroits, salles communes généreuses, bière à la pression le soir. Le vocabulaire est celui d'une famille, pas d'un bailleur. On ne loue pas un poste de travail, on rejoint un mouvement. Cette promesse touche une corde réelle, et l'entreprise grandit vite, ville après ville.

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02

Chapitre 2 — « Nous élevons la conscience du monde »

Le tournant vient en 2017, quand SoftBank entre en scène. Le conglomérat japonais, via son Vision Fund de près de cent milliards de dollars piloté par Masayoshi Son, injecte des milliards dans WeWork. La légende raconte que Son aurait décidé son premier investissement en une douzaine de minutes, en reprochant à Neumann de ne pas être assez fou, pas trop. Cet argent change tout : il permet à WeWork de croître à une vitesse insensée, d'écraser la concurrence par le volume, et de valider aux yeux du monde le récit d'une entreprise d'exception.

Avec cet argent, le récit lui-même enfle. WeWork ne se contente plus de louer des bureaux : elle veut « élever la conscience du monde ». La phrase figure noir sur blanc dans les documents officiels de l'entreprise. Elle lance WeLive, des appartements partagés ; WeGrow, une école primaire dirigée par la femme de Neumann ; un projet de vagues de surf artificielles ; des investissements dans des start-ups sans rapport avec l'immobilier. La société se rebaptise même « The We Company », comme si le mot bureau était devenu trop étroit pour contenir l'ambition.

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03

Chapitre 3 — La va­lo­ri­sa­tion comme œuvre de fiction

L'histoire se fracasse à l'été 2019, au moment précis où WeWork doit passer du monde privé au monde public. Pour entrer en Bourse, une entreprise est obligée de publier un document détaillé, le prospectus, où figurent les comptes réels et les risques. En août, WeWork dépose le sien. Et pour la première fois, tout le monde peut lire les chiffres sans le filtre du storytelling. Le contraste est brutal.

Ce que le prospectus révèle : WeWork perdait environ deux milliards de dollars par an, pour un chiffre d'affaires du même ordre. Autrement dit, elle brûlait à peu près un dollar pour chaque dollar encaissé. Elle avait des engagements de loyers à long terme se chiffrant en dizaines de milliards, face à des clients qui pouvaient partir au bout d'un mois — un décalage de risque qui est exactement l'inverse d'un modèle solide. Et le document regorgeait de détails gênants sur Neumann : il louait à sa propre entreprise des immeubles qu'il possédait, avait fait payer près de six millions de dollars la marque « We » à sa société, cumulait des droits de vote qui le rendaient intouchable.

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04

Chapitre 4 — Ce que les marchés achètent quand ils achètent une histoire

Ce qui rend WeWork instructif, c'est qu'aucun chiffre n'a été caché. Les pertes existaient depuis le début, visibles pour qui voulait les voir. Ce qui a fait la valorisation, ce n'était pas une comptabilité truquée mais une histoire assez séduisante pour suspendre le scepticisme de gens dont c'est pourtant le métier d'être sceptiques. La valeur d'une entreprise privée n'est pas un fait mesurable comme une longueur ou un poids : c'est le prix que quelqu'un accepte de payer aujourd'hui pour ce qu'il imagine demain. Et l'imagination se pilote avec des mots.

À l'ère des méga-fonds et de l'argent bon marché, le récit est devenu un instrument financier à part entière. Se dire entreprise technologique plutôt qu'immobilière, employer le vocabulaire de la mission plutôt que de la rente, s'inscrire dans une catégorie qui promet la croissance infinie : ce ne sont pas des habillages de communication, ce sont des décisions qui déplacent la valorisation d'un facteur dix. Le fondateur charismatique n'est pas un supplément d'âme, il est le porteur du récit, et donc, très concrètement, une partie de l'actif. Tant que l'histoire tient, elle attire de l'argent, l'argent finance la croissance, et la croissance semble confirmer l'histoire — une boucle qui ressemble à une preuve sans en être une.

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05

Conclusion

WeWork n'a jamais été autre chose qu'un loueur de bureaux. Toute son ascension tient dans l'écart entre ce qu'elle faisait et ce qu'elle racontait — un écart que des milliards de dollars, un fondateur magnétique et une époque avide de licornes ont maintenu ouvert pendant près de dix ans. Le jour où le prospectus a rebranché le récit sur les comptes, l'écart s'est refermé d'un coup, et il ne restait que les baux, les pertes et la moquette. L'entreprise existe encore aujourd'hui, à une fraction de sa gloire, redevenue ce qu'elle avait toujours été.

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