Starbucks
Vendre un lieu plutôt qu'un café
Description
En 1983, un directeur marketing d'une petite chaîne de Seattle part en voyage professionnel à Milan. Il s'appelle Howard Schultz, et ce qu'il voit dans les bars à espresso italiens le retourne. Pas le café — le café, il connaît. Ce qui le frappe, c'est l'ambiance : le barista qui salue les habitués par leur prénom, les gens debout au comptoir qui discutent, le brouhaha, la lumière, cette impression d'un salon public où l'on passe autant pour les autres que pour la tasse. À Seattle, Starbucks vend alors des grains torréfiés et du matériel. Schultz rentre convaincu qu'il faut vendre autre chose : le lieu autour de la tasse.
On croit connaître Starbucks : le gobelet blanc et vert, le prénom griffonné sur le carton, le latte à rallonge. On y voit une chaîne qui vend du café cher. Mais si le café était vraiment le produit, difficile d'expliquer pourquoi on paie deux fois le prix d'un expresso de bistrot pour un breuvage souvent trop sucré. Le café n'est pas le produit. Il est le ticket d'entrée.
Ce que Schultz a compris avant tout le monde, c'est qu'on peut faire payer un endroit où rester. Pas une consommation — une présence. Une chaise, une prise, un fond sonore, le droit de traîner deux heures avec un seul gobelet devant soi. C'est là que se joue vraiment le modèle, et c'est aussi là qu'il commence, depuis peu, à se fissurer.
La question que l’on se pose : Comment une chaîne de café en est venue à vendre non pas une boisson mais un endroit où être, et que se passe-t-il quand cet endroit disparaît de son propre modèle ?Ce que l’on va voir : L'intuition milanaise de Schultz, la théorie qui la soutient, l'économie discrète qui la rend rentable, et la manière dont le numérique est en train de démonter la chose même qu'on croyait acheter.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Schultz à Milan, et l'idée qui manque
Howard Schultz n'est pas le fondateur de Starbucks. La marque naît en 1971 à Pike Place Market, à Seattle, fondée par trois passionnés qui vendent du café en grains de qualité — pas de boisson à emporter, pas de comptoir à espresso. Schultz les rejoint en 1982 comme responsable du marketing. Le voyage à Milan a lieu l'année suivante, et ce qu'il y découvre ne tient pas dans un produit : c'est une scène sociale, un rituel urbain où le bar à café est un point d'ancrage du quartier.
De retour à Seattle, il défend son idée devant les fondateurs, qui la refusent. Eux vendent du grain, pas de l'ambiance ; le service de boissons leur semble une distraction. Schultz insiste, se heurte à un mur, finit par partir monter sa propre chaîne, Il Giornale, calquée sur les bars italiens. En 1987, il rachète Starbucks à ses anciens patrons et fond les deux entités sous le nom qu'on connaît. La bascule est nette : la marque cesse de vendre un produit qu'on emporte chez soi pour vendre un endroit où l'on vient.
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02 Chapitre 2 — Ni la maison, ni le bureau : un troisième lieu
Il existe un mot pour ce que Schultz a vendu, et il ne vient pas de lui. Le sociologue américain Ray Oldenburg le forge à la fin des années 1980 dans un ouvrage devenu une référence, The Great Good Place : le « troisième lieu ». L'idée est simple. Chacun a un premier lieu, la maison. Un deuxième, le travail. Et il faut, pour tenir, un troisième — un endroit neutre, informel, où l'on va sans obligation, où l'on croise du monde sans engagement, où la conversation coule et où le statut social s'efface un peu.
Oldenburg pensait aux cafés viennois, aux pubs anglais, aux places de village, aux salons de coiffure de quartier. Il observait surtout leur disparition dans l'Amérique des banlieues pavillonnaires, où l'on passe de la voiture au garage sans jamais traîner nulle part. Sa thèse : une société sans troisième lieu s'atomise, chacun rentrant s'isoler chez soi. Il décrivait un manque avant que Starbucks ne propose de le combler à l'échelle industrielle.
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03 Chapitre 3 — Le café comme loyer d'entrée
Un troisième lieu, du point de vue comptable, c'est un problème. Des mètres carrés en centre-ville, chauffés, éclairés, meublés de fauteuils confortables, avec du Wi-Fi gratuit et des prises électriques — occupés par des gens qui restent des heures avec une seule consommation. Sur le papier, c'est un désastre par rapport à un fast-food qui fait tourner ses tables en dix minutes. Le modèle ne tient que si le café, lui, dégage une marge suffisamment énorme pour financer tout le reste.
Et c'est exactement ce qui se passe. Le coût des matières premières d'un latte — les grains, le lait, le gobelet — représente une part très faible de son prix de vente ; l'essentiel finance la main-d'œuvre, le loyer et l'ambiance. Autrement dit, on ne paie pas le café à son coût. On paie un loyer d'occupation déguisé en boisson. Le gobelet à quatre ou cinq dollars, c'est le prix du droit de s'asseoir, dilué dans quelque chose qu'on peut tenir en main sans avoir l'impression de payer pour rien.
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04 Chapitre 4 — Quand le lieu se dissout dans l'application
Depuis quelques années, une part croissante des commandes Starbucks ne passe plus par le comptoir mais par le téléphone. On commande en marchant, on paie dans l'app, on attrape son gobelet sur une étagère près de la porte sans jamais s'asseoir, parfois sans un mot au barista. Aux États-Unis, le mobile order et le drive représentent désormais une majorité des transactions dans beaucoup de magasins. Le geste a changé de nature : ce n'est plus une visite, c'est un retrait.
Le paradoxe est frappant. L'entreprise a bâti son empire sur l'idée qu'on venait rester, et son innovation la plus rentable consiste maintenant à faire partir les gens plus vite. La file d'attente au comptoir, où l'on patientait en regardant les autres, se vide au profit d'un tas de gobelets étiquetés qu'on saisit au vol. Les fauteuils se raréfient dans les nouveaux formats, pensés pour le débit plutôt que pour la présence. Le troisième lieu se rétracte à mesure que l'efficacité progresse.
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05 Conclusion
L'intuition de Schultz à Milan n'était pas une intuition sur le café. C'était une intuition sur le manque d'endroits où être, et sur le prix qu'on est prêt à mettre pour combler ce manque. Pendant trois décennies, Starbucks a vendu ce lieu en le faisant passer pour une boisson, et le tour de force tenait à ça : personne n'avait l'impression de payer pour une chaise et une ambiance, alors que c'est précisément ce qu'on achetait. Le café n'était que la forme tangible d'une transaction invisible.
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