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Couverture de 'Essai sur les donnees immediates de la conscience'

Essai sur les données immédiates de la conscience

Henri Bergson

La philosophie de la perception du temps qui passe

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Description

Lorsqu’on se laisse absorber par le flux de nos pensées et de nos émotions, le temps qui passe nous apparaît différemment que lorsqu’on surveille l’heure. Pour Bergson, dans l’un de ces deux cas, nous manquons le temps réel. Et si nous pensons que c’est en oubliant l’heure, nous avons tort : c’est au contraire en voulant mesurer le temps que nous passons à côté de sa nature.

Dans son premier grand ouvrage, Bergson prend ainsi à rebours les conceptions classiques du temps, définissant celui-ci par ce qu’il nomme une durée, que l’on pourrait sentir au plus profond de nous.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Lorsqu’on s’ennuie ou au contraire qu’on s’absorbe dans une activité, les minutes semblent s’étirer ou passer en un éclair. Ce type d’expérience nous pousse à devoir distinguer le temps vécu, temps psychologique, du temps objectif, temps du monde. Mais même si nous perdons subjectivement la notion du temps, un simple coup d’œil à notre montre doit nous rappeler à la temporalité réelle, objective.

Celle-ci reçoit une mesure commune, que nous utilisons aussi bien pour nous assurer de la bonne cuisson d’un plat que pour mesurer nos performances sportives. Et pourtant, c’est précisément cette mesure commune que Bergson critique dans son ouvrage. Pour lui, lorsque nous utilisons des chronomètres et des horloges, ce n’est alors pas réellement du temps que nous mesurons. Car celui-ci s’écoule et ne peut être fragmenté en différentes parties quantifiables.

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02

Les surprenants paradoxes du temps

Mesurer le temps semble être une chose à la fois simple et évidente à faire, mais cela peut pourtant conduire à d’incompréhensibles paradoxes logiques. Si l’on prend l’exemple d’une course entre deux concurrents, la mesure du temps semble inattaquable, car on peut vérifier sa pertinence à l’œil nu : n’importe qui peut voir que celui qui a mis le moins de temps à franchir la ligne d’arrivée est physiquement devant son rival, qui aura mis davantage de temps. Et pourtant, les paradoxes dits « de Zénon », pensés par le philosophe grec du Vè siècle avant J.-C., Zénon d’Élée, montrent que les choses ne sont pas aussi simples. Bergson s’intéresse dès sa jeunesse à ces paradoxes, sur lesquels il suit un cours.

Et il prend l’exemple du « paradoxe d’Achille ». Celui-ci met en scène une course entre le héros Achille et une tortue : l’un étant réputé pour sa rapidité, l’autre pour sa lenteur, l’issue de la course semble sans suspens. Et cela même si l’on imagine qu’Achille laisse un peu d’avance à la tortue. Pourtant, le paradoxe nous dit qu’Achille ne pourra logiquement jamais rattraper la tortue, car, pour le faire, il devra atteindre le point de départ t1 de cette dernière, mais quand ce sera fait, la tortue aura avancé et il faudra alors atteindre son ancienne position t2 avant d’atteindre la nouvelle, t3, et ce à l’infini. Ce raisonnement semble aussi improbable dans sa conclusion que logiquement implacable dans son déroulement. Par ailleurs, le temps vécu pose également un problème classique qui est celui de sa définition. Le philosophe Saint Augustin en fournit une illustration parlante dans un passage célèbre de ses Confessions. Il cherche à savoir comment le temps peut être si le passé n’est plus, si le futur n’est pas encore et si le présent ne cesse de passer. Au livre XI, il présente alors ces trois modalités du temps (passé, présent et futur) en les incarnant dans trois attitudes de l’esprit. Au passé correspond le souvenir, au présent l’attention et au futur l’attente.

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03

La distinction de Bergson entre temps et durée

À la fois le temps du monde et le temps vécu posent problème à la pensée. Mais Bergson leur propose une solution commune : cesser de vouloir fragmenter le temps. Tout d’abord, il résout le paradoxe d’Achille. Le problème serait que le temps y est fragmenté en différents instants t. Et le mouvement de chaque concurrent est réduit à des positions isolées (la première position de la tortue, puis la deuxième, etc.). Or cette manière de procéder ignore la réalité d’une course et du mouvement de chacun. L’illusion à l’œuvre ici serait de croire que l’on peut reconstituer le mouvement d’Achille avec une suite d’instants t et de distances correspondantes.

Ce qui est une appréhension uniquement quantitative du temps de la course. Alors qu’une appréhension qualitative partirait plutôt d’une évidence : la tortue et Achille n’avancent pas à la même vitesse, leur mouvement n’a pas la même qualité. Si on réduit donc le temps à des mesures purement logiques et mathématiques, le paradoxe se justifie. Mais si on prend en compte la durée réelle des choses, alors on voit tout de suite qu’une seule foulée d’Achille suffira à enjamber la tortue, même si celle-ci prend de l’avance. Car son mouvement n’a pas la même durée que celui de l’animal. Pour Bergson, ce qu’il faut donc retenir des paradoxes de Zénon est que mesurer le temps et le fragmenter dans l’espace (en un ensemble de positions isolées) revient à manquer la durée réelle d’une chose.

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04

La mainmise de la science sur notre ap­pré­hen­sion des sentiments

Pour Bergson, la mesure du temps ne doit valoir que dans le cadre de la science et de l’action efficace. Il n’attaque pas les mesures en elles-mêmes. Il reconnaît bien que la science a effectivement besoin de faire du temps une donnée quantifiable et utilisable dans ses calculs et prévisions. Mais il attaque la prétention de la science à véritablement traiter du temps. Ce que nos instruments mesurent, ce n’est pas la durée véritable qui vit en nous, ce n’est que du temps spatialisé, rendu inerte pour pouvoir être quantifié.

Le véritable temps se trouve donc dans la durée de notre vie intérieure. Or, à force de croire que les lois physiques maîtrisent le temps, nous en venons à appliquer cette mesure à nous-mêmes. Nous oublions alors ce qu’est le temps et ce que nous sommes nous-mêmes. Et nous pensons pouvoir isoler en nous des sentiments ou des degrés d’émotion, comme autant de points sur une courbe de physique. Le problème est donc que cette maîtrise du temps, dont Bergson reconnaît l’intérêt évident pour la science, outrepasse ses prérogatives.

Le philosophe montre que nous croyons spontanément à l’existence de « grandeurs intensives », c’est-à-dire d’intensités ressenties que nous pourrions quantifier. On voit que c’est le cas avec la douleur. Un médecin demandera ainsi à son patient : « Sur une échelle allant de 1 à 10, à combien situez-vous votre douleur ? ». Mais il s’agit surtout là d’un usage conventionnel, permettant de hiérarchiser les symptômes tels que ressentis par le malade. En revanche, s’agissant de nos sentiments et émotions, nous ne pensons pas que leur intensité soit liée à une telle convention : nous y croyons véritablement. Nous sommes persuadés que certaines joies sont faibles, certaines passions immenses ou encore qu’une appréhension peut grandir à l’approche d’un événement.

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05

Liberté et nouveauté

Bergson aborde également la notion de liberté. Si celle-ci semble éloignée de la question de la nature du temps, elle lui donne en réalité l’occasion de contester l’extension des lois physiques aux phénomènes psychologiques, autrement dit le déterminisme (l’idée selon laquelle nous serions déterminés par des circonstances et lois identifiables par la science). Il défend ainsi la liberté de l’homme, toujours contre les prétentions de la science.

Dans cette défense, il s’oppose toutefois à la conception classique de la liberté, à savoir celle du libre arbitre, généralement conçu comme capacité de choix entre des possibles. Selon cette conception, nous serions libres parce qu’avant d’agir nous serions capables de visualiser plusieurs possibilités et d’en choisir une. La liberté serait alors le sentiment d’une équivalence entre des possibles abstraits (puisqu’ils ne se sont pas encore produits, qu’on ne fait que les imaginer). Contre cette conception, Bergson défend dans son ouvrage l’idée d’une liberté résidant bien dans une puissance d’agir, mais plus précisément dans une puissance de création de nouveauté.

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06

Conclusion

C’est un ouvrage désormais classique qui a le mérite de partir d’une intuition et de la suivre dans un parcours riche, s’arrêtant sur de nombreuses notions classiques de la philosophie.

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07

Zone critique

On a pu reprocher à Bergson l’opposition trop franche entre le temps mesuré par la physique et la durée réelle, et le fait que cette durée paraisse subjective, alors même qu’elle forme pour Bergson la qualité intrinsèque des choses (celle d’une mélodie par exemple, et ce indépendamment des goûts de chacun).

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08

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, Éditions PUF, coll. « Quadrige grands textes », 2001[1889].

Du même auteur – La Pensée et le Mouvant. Essais et conférences, Paris, Éditions PUF, coll. « Quadrige grands textes », 2003 [1934]. – Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, Éditions PUF, coll. « Quadrige grands textes », 2013 [1932]. – L’Évolution créatrice, Paris, Éditions PUF, coll. « Quadrige grands textes », 2007 [1907]. – Le Rire. Essai sur la signification du comique, Paris, Éditions PUF, coll. « Quadrige grands textes », 2012 [1900]. – Matière et mémoire, Paris, Éditions PUF, coll. « Quadrige », 2012.

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