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The WEIRDest People in the World

The WEIRDest People in the World

Joseph Henrich

Pourquoi les Occidentaux pensent autrement

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Description

On passe un test de psychologie en ligne, on répond à trois questions sur soi, et un profil tombe : plutôt analytique, attaché à la cohérence interne, mal à l'aise avec la contradiction. On se dit que c'est comme ça que fonctionne un esprit humain. Sauf que la plupart des gens qui ont jamais vécu sur cette planète auraient répondu autrement — pas parce qu'ils raisonnaient moins bien, mais parce qu'ils ne se pensaient pas d'abord comme des individus séparés du groupe.

L'anthropologue Joseph Henrich a mis un nom sur le problème avec un acronyme moqueur : WEIRD, pour Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic. En anglais, ça veut aussi dire « bizarre ». Son constat, publié en 2020 dans un gros bouquin au titre assumé, est que les Occidentaux instruits sont statistiquement l'échantillon humain le plus étrange qu'on puisse trouver — et que, par un accident de méthode, c'est précisément sur eux qu'on a construit presque toute notre science de l'esprit.

Le plus troublant n'est pas le diagnostic, c'est l'origine qu'il propose. Selon Henrich, cette psychologie singulière ne vient ni d'un climat, ni d'un gène, ni du génie grec. Elle remonte à une série de décisions prises par l'Église médiévale sur un sujet qui semble sans rapport : qui a le droit d'épouser qui. Un règlement sur le mariage aurait, mille ans plus tard, façonné notre façon même de penser.

La question que l’on se pose : Comment des règles de l'Église médiévale sur le mariage pourraient-elles expliquer que les Occidentaux raisonnent, se voient et font confiance autrement que le reste du monde ?Ce que l’on va voir : Le portrait d'un esprit qu'on croyait universel, la mécanique religieuse qui l'a fabriqué, et le doute que ça jette sur ce qu'on appelle la nature humaine.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Cinq lettres qui désignent une anomalie

Le point de départ de Henrich est un problème d'échantillon devenu embarrassant. En fouillant les grandes revues de psychologie, des chercheurs ont remarqué au début des années 2010 que la quasi-totalité des expériences avaient été menées sur des étudiants américains ou européens. Une écrasante majorité des participants venaient de pays qui ne représentent qu'une petite fraction de l'humanité. On tirait des lois générales de l'esprit humain à partir d'un groupe minuscule et très particulier.

Or ce groupe, quand on le compare aux autres sociétés documentées, sort du lot sur presque tout. Les WEIRD sont plus individualistes, plus centrés sur eux-mêmes, plus enclins à culpabiliser qu'à avoir honte. Ils font confiance à des inconnus, respectent des règles abstraites même quand personne ne regarde, jugent une action à l'intention plutôt qu'au résultat. Face à un problème, ils isolent les objets et cherchent des catégories, là où d'autres cultures voient d'abord des relations et des contextes.

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02

Chapitre 2 — Les cousins qu'on n'épouse plus

Pendant l'essentiel de l'histoire humaine, les sociétés se sont organisées autour de la parenté étendue : clans, lignages, tribus. On naissait dans un réseau dense d'obligations, on épousait souvent un cousin ou une cousine pour garder les alliances et les terres dans la famille, et la loyauté allait au groupe avant l'individu. C'était la norme quasi universelle, et elle tenait grâce au mariage entre proches, qui resserrait les liens de génération en génération.

À partir du haut Moyen Âge, l'Église chrétienne occidentale se met à attaquer méthodiquement ce système, sans forcément mesurer ce qu'elle déclenche. Henrich rassemble ces mesures sous le nom de « programme mariage et famille ». Interdiction d'épouser un cousin, même éloigné, avec des degrés d'interdit qui s'étendent au fil des siècles. Fin de la polygamie, des mariages arrangés imposés, du remariage avec la veuve d'un frère. Promotion du consentement des deux époux et de la famille nucléaire vivant à part.

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03

Chapitre 3 — Une psychologie qui pousse dans le vide laissé par le clan

Reste à relier deux bouts qui semblent lointains : comment le fait de ne plus épouser sa cousine change-t-il la manière dont un cerveau raisonne ? La réponse de Henrich passe par les institutions qui viennent combler le vide. Quand le clan s'efface, il faut bien remplir les fonctions qu'il assurait — protection, entraide, réputation, accès aux ressources. À sa place surgissent des associations volontaires : guildes de métier, communes urbaines, universités, monastères, confréries, plus tard entreprises et clubs.

Ces groupes ne se rejoignent pas par le sang, mais par le choix, et ils imposent une nouvelle logique. On y entre selon ses compétences, pas sa naissance ; on doit tenir sa parole avec des gens qu'on ne connaît pas ; on suit des règles écrites qui valent pour tous pareil. Un individu détaché de son clan a intérêt à cultiver des qualités transportables — la fiabilité, l'honnêteté, un talent monnayable — qu'il peut vendre sur un marché de relations plutôt que d'hériter d'une place fixe.

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04

Chapitre 4 — Ce que voit un miroir posé au mauvais endroit

Si Henrich a raison, une bonne partie de ce qu'on tenait pour la nature humaine n'est que la description d'un peuple très particulier à un moment très particulier. Or c'est ce peuple-là qu'on a mis sous microscope. Pendant des décennies, la psychologie a mesuré la perception, la mémoire, le raisonnement moral, le rapport à l'équité sur des étudiants occidentaux, puis a écrit « les humains font ceci » dans les manuels. On a confondu un portrait local avec un portrait d'espèce.

Le problème n'est pas anecdotique, parce que ces résultats voyagent. Ils nourrissent des théories économiques qui supposent partout un agent individuel maximisant son intérêt, des modèles de développement qui présument que le reste du monde converge vers nos institutions, des politiques publiques calibrées sur des intuitions morales qui ne sont pas universelles. Quand on exporte un dispositif conçu pour des esprits WEIRD vers une société tenue par la parenté étendue, il grippe — et on met souvent l'échec sur le compte de l'autre, jamais du miroir.

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05

Conclusion

On était parti d'un test de personnalité et d'un profil qu'on croyait valable pour n'importe quel esprit humain. On aboutit à une chaîne longue de mille ans, où l'interdiction d'épouser un cousin dissout des clans, où le vide laissé se remplit de guildes et de marchés, et où finit par émerger un type d'individu — détaché, analytique, confiant envers les inconnus, coupable en solitaire — qu'on a ensuite pris pour l'humain tout court. Le portrait tenait, mais il ne décrivait qu'une famille dans un très grand album.

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