The Burnout Society
La société de la performance épuise
Description
En 2010, un philosophe germano-coréen presque inconnu du grand public publie un petit livre de moins de cent pages : Müdigkeitsgesellschaft, « la société de la fatigue ». Byung-Chul Han y avance une thèse simple et dérangeante : notre siècle ne souffre plus des maladies qui définissaient les précédents. Les grandes pandémies bactériennes, virales, le combat du corps contre l'étranger — tout ça appartient à un monde ancien. Les maux qui nous définissent aujourd'hui sont d'un autre ordre : dépression, trouble de l'attention, burn-out. Des maladies qui ne viennent pas d'un ennemi extérieur, mais d'un excès de soi.
Le mot burn-out a fini par tout recouvrir. On le pose sur l'épuisement du cadre, sur celui de l'aidante, sur celui de l'étudiant qui s'effondre à trois semaines des examens. On en parle comme d'un accident du travail, un trop-plein qu'un peu de repos réparerait. Han refuse cette lecture. Pour lui, le burn-out n'est pas un dérèglement de la machine — c'est son fonctionnement normal poussé à son terme. Le symptôme d'une époque qui a changé de logique sans qu'on s'en aperçoive.
On croit vivre dans une société de la liberté, débarrassée des interdits et des surveillances d'hier. Han propose de regarder cette liberté de plus près, et de se demander si elle ne serait pas, au fond, la forme la plus efficace de contrainte jamais inventée.
La question que l’on se pose : Pourquoi une époque qui se croit plus libre que jamais produit-elle autant d'épuisement, de dépression et de vide ?Ce que l’on va voir : Comment Byung-Chul Han retourne le récit de la liberté contemporaine pour y lire une machine à s'épuiser soi-même.
Sommaire
01 Chapitre 1 — La fin des barbelés et des virus
Han commence par une distinction. Le XXe siècle, dit-il, fut immunologique. On pensait le monde en termes de dedans et de dehors, de soi et de l'étranger, d'ami et d'ennemi. Le corps se défendait contre les virus et les bactéries ; la société se défendait contre l'autre, le déviant, l'intrus. Toute la pensée de cette époque — la psychanalyse, la guerre froide, la clinique — fonctionnait sur ce schéma de la défense contre une négativité venue de l'extérieur. Il y avait une frontière, et il fallait la tenir.
C'est aussi le monde qu'a décrit Michel Foucault : la société disciplinaire. Han part explicitement de là. Les hôpitaux, les prisons, les casernes, les usines, les asiles — des institutions faites de murs, de règlements, d'ordres. On y produisait des sujets obéissants en leur disant sans cesse ce qu'ils n'avaient pas le droit de faire. La discipline est une grammaire de l'interdit : tu ne dois pas. Elle façonne des corps dociles par la contrainte et la surveillance, sous l'œil du gardien, du contremaître, du médecin.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
02 Chapitre 2 — Le sujet du rendement s'exploite lui-même
À la société disciplinaire succède ce que Han nomme la société du rendement — Leistungsgesellschaft. Son mot d'ordre n'est plus l'interdit mais le projet. On ne dit plus « tu ne dois pas », on dit « tu peux ». La liberté remplace l'obéissance, l'initiative remplace la soumission, le pouvoir-faire remplace le devoir. Sur le papier, c'est une libération : plus de contremaître, plus de règlement, chacun décide de son propre travail, de son propre corps, de sa propre trajectoire. On est enfin son propre maître.
Sauf que devenir son propre maître, c'est aussi devenir son propre exploiteur. Le sujet du rendement, dit Han, est à la fois le prisonnier et le gardien, la victime et le bourreau. Il n'a plus besoin d'une instance extérieure qui l'oblige, parce qu'il porte l'obligation en lui. Le patron a disparu du décor, mais son exigence est devenue une voix intérieure qui ne se tait jamais. On se pousse soi-même, on s'optimise, on se dépasse — et on appelle ça liberté. L'exploitation n'a pas cessé ; elle est devenue volontaire, et donc bien plus efficace, parce qu'elle ne rencontre aucune résistance.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
03 Chapitre 3 — Trop de positif rend malade
Pour comprendre ce basculement, Han introduit une opposition : la négativité et la positivité. La société disciplinaire fonctionnait par la négativité — l'interdit, la loi, la barrière, le non. La société du rendement, elle, carbure au positif : le oui, le projet, le possible, le sans-limite. Or, dit Han, un excès de positivité est tout aussi pathogène qu'un excès de négativité. On ne tombe pas malade seulement de ce qui nous manque ou nous attaque ; on tombe malade de ce qui déborde, de ce qui sature, de ce qui ne connaît plus aucune borne.
Le trouble de l'attention en est l'exemple parfait. Han le relie à une hyperactivité qui se prend pour de l'efficacité. Le sujet du rendement multiplie les tâches, saute d'un stimulus à l'autre, se félicite de son multitâche — et perd la capacité de s'arrêter, de contempler, de s'ennuyer. Or l'ennui profond, cette attention lente et sans but, était pour Han la condition même de toute création et de toute pensée. Une société qui ne tolère plus aucun temps mort, qui remplit chaque interstice, se prive de la seule chose qui permettait de faire du neuf. L'hyperactif ne crée rien ; il s'agite.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
04 Chapitre 4 — Ce que l'épuisement dit de notre rapport à la liberté
Si le diagnostic de Han frappe, c'est parce qu'il touche à quelque chose qu'on préfère ne pas regarder : l'idée que notre liberté pourrait être le problème plutôt que la solution. Depuis deux siècles, tout le récit du progrès raconte une émancipation — moins d'interdits, moins de surveillance, moins de maîtres. On a démonté les institutions closes, aboli les contraintes visibles, célébré l'autonomie. Et au bout de cette libération, on trouve non pas des individus épanouis, mais une population épuisée qui se plaint d'un mal dont elle ne parvient pas à nommer l'auteur.
Le point aveugle est là. Une contrainte externe a un visage : on peut la contester, la négocier, s'y opposer collectivement. Quand l'exigence devient intérieure, elle perd son visage, et avec lui la possibilité même du conflit. On ne manifeste pas contre soi-même. C'est pourquoi, remarque Han, la société du rendement ne produit presque plus de révoltes, mais des dépressions ; pas des ennemis de classe, mais des sujets qui s'effondrent en silence. La domination la plus achevée est celle qui n'a plus besoin de dominer — celle qui laisse chacun se contraindre en croyant s'accomplir.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
05 Conclusion
Ce que Han a saisi dans son petit livre de 2010, c'est un renversement discret : le passage d'un monde où l'on nous disait ce qu'on ne pouvait pas faire à un monde qui nous répète qu'on peut tout faire. Le premier produisait des sujets obéissants et frustrés ; le second produit des sujets libres et épuisés. Le burn-out n'est pas la panne de cette liberté, il en est le rendement final — ce qui reste quand un individu a été jusqu'au bout de l'injonction à se dépasser, et n'a trouvé personne d'autre que lui-même contre qui se dresser.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !