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Don't Be Evil

Don't Be Evil

Quand les géants ont renié leurs principes

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Description

En 2000, deux jeunes fondateurs codent dans leur garage une phrase qui va devenir la plus célèbre devise d'entreprise du siècle : « Don't be evil ». Ne sois pas malveillant. C'était le code de conduite de Google, affiché fièrement, presque naïf. L'idée tenait en une intuition simple : on peut bâtir une entreprise énorme sans écraser personne, gagner de l'argent sans mentir à ses utilisateurs, changer le monde en restant du bon côté. Toute une génération a cru à cette promesse — et l'a achetée, littéralement, en confiant à ces sociétés ses recherches, ses photos, ses conversations, ses trajets.

Vingt ans plus tard, la journaliste économique Rana Foroohar, ancienne du Financial Times, retourne cette devise comme un gant dans un livre paru en 2019. Son constat n'est pas celui d'une technophobe. Elle raconte plutôt comment des entreprises nées avec des principes affichés en sont venues à faire exactement ce qu'elles juraient d'éviter : capter l'attention à tout prix, esquiver l'impôt, absorber la concurrence, monétiser jusqu'à l'intime. Google a d'ailleurs discrètement retiré la formule de sa charte cette année-là.

Foroohar mène l'enquête en économiste autant qu'en reporter, avec un fil personnel : son propre fils, accro aux écrans, l'a mise sur la piste. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas de diaboliser des ingénieurs, mais de comprendre par quel mécanisme des sociétés séduisantes deviennent des puissances qu'aucun contre-pouvoir ne semble tenir.

La question que l’on se pose : Comment des entreprises nées avec l'idéal de « ne pas nuire » ont-elles fini par incarner ce qu'elles promettaient de combattre ?Ce que l’on va voir : La trajectoire des géants de la tech, de la promesse fondatrice aux mécaniques d'extraction, jusqu'aux régulations qui tentent aujourd'hui de reprendre la main.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Trois mots devenus une gêne

« Don't be evil » n'était pas un slogan marketing conçu par une agence. La formule est née en interne chez Google, vers 2000, portée par des ingénieurs qui voulaient un garde-fou moral face à la tentation de dégrader le produit pour vendre de la pub. L'idée était concrète : ne pas trafiquer les résultats de recherche, ne pas piéger l'utilisateur, ne pas se comporter comme les vieux monopoles qu'on prétendait détrôner. Foroohar rappelle que cette sincérité initiale explique en partie la confiance massive que le public a accordée à ces sociétés.

Le problème, raconte-t-elle, c'est qu'une devise morale devient encombrante dès qu'elle entre en friction avec le modèle économique. Quand la publicité devient la source quasi unique des revenus, chaque décision qui capte un peu plus l'attention rapporte, et chaque limite éthique coûte. La formule n'a pas été trahie d'un coup, par cynisme. Elle a été grignotée, arbitrage après arbitrage, jusqu'à ce que la distance entre le discours et la pratique devienne intenable.

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02

Chapitre 2 — Le vrai produit, c'est nous

Le cœur de l'argument de Foroohar tient dans un renversement que beaucoup connaissent sans en mesurer la portée : quand un service est gratuit, l'utilisateur n'est pas le client, il est le produit. Google, Facebook et leurs semblables ne vendent pas des recherches ni des messages. Ils vendent de l'attention et des données comportementales à des annonceurs. Le service gratuit n'est que l'appât qui alimente la machine à collecter.

Ce modèle a une conséquence directe sur la conception des produits. Puisque la ressource rare est le temps de cerveau disponible, tout est optimisé pour le retenir : notifications, défilement infini, recommandations calibrées pour l'engagement plutôt que pour l'utilité. Foroohar montre que les techniques employées empruntent au vocabulaire des machines à sous — variable, imprévisible, addictif. Le fil personnel du livre revient ici : elle décrit son fils happé par les écrans, et découvre que cette captation n'est pas un effet secondaire mais l'objectif même du design.

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03

Chapitre 3 — La rente des plateformes

Une fois qu'une plateforme domine, elle bénéficie d'un avantage que Foroohar juge décisif : l'effet de réseau. Plus il y a d'utilisateurs, plus le service est utile, plus il attire de nouveaux utilisateurs. On reste sur un réseau social parce que tout le monde y est ; on cherche sur Google parce que ses résultats sont affinés par des milliards de requêtes précédentes. Ce cercle se referme sur lui-même et rend la concurrence quasi impossible, non par supériorité permanente du produit, mais par gravité.

Foroohar décrit alors la mécanique qui suit. Le géant devient à la fois l'arbitre et le joueur : Amazon héberge des vendeurs tiers tout en vendant ses propres produits, avec accès à leurs données de vente. Google classe les résultats tout en poussant ses propres services. La plateforme fixe les règles du marché qu'elle occupe elle-même, ce qui lui permet de favoriser ses intérêts sans enfreindre une loi écrite pour un autre âge économique.

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04

Chapitre 4 — Ce que la tech a emprunté à Wall Street

Le recul que propose Foroohar, et qui donne au livre sa cohérence, tient à son parcours de journaliste financière. Elle voit dans la dérive des géants de la tech moins une exception qu'un symptôme : la Silicon Valley, née en rupture avec le vieux capitalisme, a fini par adopter la logique même de Wall Street qu'elle prétendait rendre obsolète. C'est la financiarisation de la tech.

Concrètement, cela veut dire que ces entreprises se comportent de plus en plus comme des acteurs financiers. Elles accumulent des montagnes de liquidités, en placent une partie à l'étranger pour esquiver l'impôt, rachètent leurs propres actions pour doper leur cours, et tirent une part croissante de leurs profits d'opérations financières plutôt que de la simple vente de biens ou de services. Foroohar montre que la donnée elle-même devient un actif comparable à un instrument financier : quelque chose qu'on stocke, qu'on valorise et qu'on échange, souvent hors du regard de ceux qui l'ont produite.

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05

Conclusion

Foroohar ne referme pas son enquête sur un procès, mais sur une question de pouvoir : comment une société démocratique reprend-elle la main sur des entreprises devenues plus riches et mieux informées que bien des États ? Sa réponse penche vers la régulation. Elle plaide pour un droit de la concurrence remis à jour, capable de voir un monopole même quand les prix sont nuls ; pour des règles qui rendent aux gens la propriété et le contrôle de leurs données ; pour une fiscalité qui cesse de laisser filer les profits vers des paradis ; et pour une séparation, quand c'est nécessaire, entre la plateforme et les activités qu'elle arbitre.

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