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Avoir le courage de ne pas être aimé

Avoir le courage de ne pas être aimé

Ishiro Kishimi, Fumitake Koga

Adler en dialogue, sur l'estime de soi

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Description

Un soir, dans une ville japonaise, un jeune homme en colère frappe à la porte d'un vieux philosophe. Il a entendu dire que ce reclus défendait une thèse insupportable : le monde serait simple, et n'importe qui pourrait être heureux, tout de suite. Le jeune homme, lui, se trouve laid, pauvre, mal dans sa peau, rongé par un complexe d'infériorité qu'il traîne depuis l'enfance. Il vient démolir cette idée qu'il juge naïve. Ce qui suit n'est pas un cours : c'est une dispute, étalée sur cinq nuits, entre un maître provocateur et un disciple qui refuse de céder.

Ce dispositif, c'est celui d'un livre japonais paru en 2013, signé Ichiro Kishimi et Fumitake Koga, devenu un phénomène d'édition en Asie puis traduit dans le monde entier. Son titre claque comme un paradoxe : avoir le courage de ne pas être aimé. Derrière la mise en scène socratique, les deux auteurs font parler un psychologue autrichien largement passé de mode en Occident, Alfred Adler, contemporain et rival de Freud. Et ce qu'Adler raconte, par la bouche du philosophe, cogne contre à peu près tout ce qu'on croit savoir sur soi.

Car la première phrase que lâche le philosophe au jeune homme est une gifle : le traumatisme n'existe pas, du moins pas comme on l'imagine. Notre passé ne nous fabrique pas. Nos blessures ne décident pas de notre présent. On tient là une bombe posée sous nos habitudes de pensée les plus confortables — celle qui consiste à expliquer qui on est par ce qui nous est arrivé.

La question que l’on se pose : Pourquoi faut-il du courage — et pas seulement de la confiance — pour être heureux, et qu'est-ce qu'Adler range exactement derrière ce mot ?Ce que l’on va voir : Une dispute de cinq nuits où un psychologue oublié démonte le poids du passé, loge tout mal-être dans nos relations, et finit par rendre une liberté qui dérange.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un philosophe, un jeune homme, et une dispute

Le livre ne ressemble à aucun manuel de développement personnel. Pas de listes, pas d'exercices, pas de promesses tièdes. À la place, un dialogue tendu entre deux personnages qui ne s'aiment pas beaucoup. Le philosophe affirme ses thèses avec un calme exaspérant ; le jeune homme les reçoit comme des provocations, se cabre, cherche la faille, revient à la charge la nuit suivante. Kishimi et Koga ont choisi ce format pour une raison précise : les idées d'Adler sont tellement contre-intuitives qu'il fallait un contradicteur de chair pour les porter. Le lecteur n'est pas censé acquiescer. Il est censé résister avec le jeune homme.

Celui qui parle à travers le philosophe s'appelle Alfred Adler. Médecin viennois né en 1870, il a d'abord fait partie du cercle rapproché de Freud, avant de rompre vers 1911 pour fonder sa propre école, la psychologie individuelle. Là où Freud creusait le passé et l'inconscient, Adler regardait vers l'avant : ce qui compte n'est pas d'où l'on vient, mais vers quoi l'on tend. En Europe, son nom s'est à moitié effacé derrière ceux de Freud et de Jung. Au Japon, grâce notamment au travail de Kishimi qui l'a traduit et commenté pendant des décennies, il a trouvé une seconde vie.

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02

Chapitre 2 — Le passé ne tient pas les commandes

Adler oppose deux manières de lire une vie. La première, qu'il appelle étiologique, cherche les causes : si je suis ainsi, c'est à cause de cela. La seconde, la sienne, est téléologique — du grec telos, le but. Elle demande non pas « d'où ça vient » mais « à quoi ça sert, maintenant ». Le changement de question n'est pas un détail rhétorique. Tant qu'on pense en causes, le passé est une prison dont on n'a pas la clé. Dès qu'on pense en buts, le présent redevient le seul endroit où quelque chose se décide.

L'exemple que le livre travaille le plus longuement est celui de la colère. On croit que la colère nous submerge, qu'elle monte malgré nous, qu'on la « subit ». Le philosophe raconte une scène : un homme hurle contre un serveur maladroit. L'explication spontanée dit qu'il était tellement en colère qu'il n'a pas pu se retenir. Adler inverse : l'homme avait besoin de crier pour soumettre le serveur, et il a fabriqué la colère comme un outil pour y arriver. La preuve, glisse le philosophe, c'est que s'il reçoit un appel important au milieu de la scène, sa voix redevient douce en une seconde. La colère était à disposition, pas aux commandes.

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03

Chapitre 3 — Tous les problèmes sont des problèmes de relations

La deuxième grande affirmation d'Adler, reprise telle quelle par le philosophe, a de quoi arrêter net : tous les problèmes humains sont des problèmes de relations interpersonnelles. Pas « beaucoup », pas « la plupart ». Tous. Même le sentiment de solitude, souligne le livre, suppose les autres : on se sent seul parce qu'il existe des gens dont on se sent exclu. Un individu absolument seul dans l'univers n'aurait ni complexe, ni honte, ni comparaison. La souffrance psychique naît dans l'espace entre soi et autrui.

Le complexe d'infériorité, obsession du jeune homme, trouve là sa place. Adler distingue soigneusement deux choses. Le sentiment d'infériorité — se trouver insuffisant sur tel ou tel point — est banal, parfois même moteur : il pousse à progresser. Le complexe d'infériorité, lui, est une excuse : « je suis trop ceci, donc je ne peux pas cela. » C'est l'infériorité transformée en argument pour ne pas avancer. Et son cousin, le complexe de supériorité — se vanter, écraser, exhiber ses titres — n'est que la même blessure retournée : on ne se grandit bruyamment que quand on ne se sent pas, au fond, à la hauteur.

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04

Chapitre 4 — Ce qui reste quand on cesse de chercher l'ap­pro­ba­tion

L'outil le plus concret que le livre tire d'Adler porte un nom sobre : la séparation des tâches. L'idée tient en une question qu'on peut poser devant n'importe quelle situation. Au bout du compte, qui va vivre les conséquences de cette décision ? Celui-là, et lui seul, en est responsable. Ce que mon enfant fait de ses études, c'est sa tâche. Ce que mon collègue pense de moi, c'est sa tâche. Ce que je décide de faire de ma journée, c'est la mienne. Intervenir dans la tâche d'autrui, ou laisser autrui envahir la nôtre, c'est la source presque universelle des conflits.

L'exemple du cheval qu'on mène à la rivière revient dans le livre : on peut l'y conduire, on ne peut pas le forcer à boire. Un parent peut offrir de l'aide à son enfant ; apprendre reste la tâche de l'enfant. Cette frontière paraît froide, et le jeune homme s'en indigne — n'est-ce pas de l'indifférence, de l'abandon ? Le philosophe répond que c'est l'inverse : respecter la tâche de l'autre, c'est le traiter en égal capable, pas en objet à corriger. On reste disponible, mais on cesse de porter ce qui ne nous appartient pas.

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05

Conclusion

Au fil des cinq nuits, le jeune homme ne capitule jamais tout à fait, et c'est voulu : le livre ne cherche pas à convaincre d'un coup, il cherche à installer un doute dans les certitudes les plus confortables. On entre en pensant que le passé explique qui l'on est, que le bonheur dépend de circonstances, que l'important est d'être bien vu. On ressort avec trois déplacements enchaînés — le passé ne commande pas, tout mal-être se joue dans les relations, et la liberté commence au moment où l'on trie ce qui nous appartient de ce qui ne nous appartient pas.

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