Agency
Sortir du récit de victime
Description
Un enfant naît dans le Bronx, un autre dans un quartier aisé de la même ville. On peut, avec un jeu de statistiques, écrire l'avenir des deux avant qu'ils sachent lire. Le premier a beaucoup plus de risques de grandir sans père à la maison, de fréquenter une école qui plafonne, de décrocher avant le lycée. Le second entre dans un couloir balisé qui mène à l'université, puis au travail, puis à un foyer stable. Ian Rowe, qui a dirigé des écoles publiques dans le sud du Bronx pendant plus de dix ans, connaît ces courbes par cœur. Il en a aussi vu certaines se démentir sous ses yeux.
Rowe part d'un malaise. Le discours dominant sur les inégalités, dit-il, tient en une phrase : ton destin dépend de circonstances que tu ne contrôles pas — ta couleur, ton code postal, le portefeuille de tes parents. C'est en partie vrai, et c'est utile pour comprendre les rouages d'une société. Mais raconté à un gamin de quatorze ans, ça devient autre chose : un plafond peint sur le ciel. Si tout est joué d'avance, à quoi bon essayer ? Dans son livre Agency, paru en 2022, Rowe cherche à rendre aux jeunes ce que ce récit leur retire sans le dire.
Le mot qu'il défend est difficile à traduire. Agency, c'est la capacité d'agir sur sa propre vie, de faire des choix qui pèsent, même quand les cartes sont mauvaises. Ni le déni des obstacles, ni la fable du self-made man. Quelque chose entre les deux, plus modeste et plus exigeant à la fois.
La question que l’on se pose : Comment redonner à un jeune le sentiment qu'il agit sur sa vie sans nier les obstacles bien réels qui pèsent sur lui ?Ce que l’on va voir : Le combat de Rowe contre le déterminisme social, et les appuis concrets qu'il propose à ceux à qui on n'en offre aucun.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Deux enfants, deux scripts déjà écrits
Rowe aime commencer par les chiffres, parce qu'ils sont têtus. Aux États-Unis, un enfant qui grandit avec ses deux parents mariés, termine le lycée, trouve un emploi à temps plein et attend d'avoir plus de vingt ans pour fonder une famille a moins de trois pour cent de risques de vivre dans la pauvreté à l'âge adulte. L'ordre compte autant que les étapes. Ceux qui respectent cette séquence — études, travail, mariage, enfants — s'en sortent dans leur immense majorité, quelle que soit leur origine. Ceux qui la brisent voient le risque de pauvreté grimper en flèche. Les sociologues appellent ça la success sequence.
Rowe ne prétend pas que cette séquence soit un tapis roulant offert à tout le monde. Un enfant du Bronx qui n'a jamais vu un adulte proche vivre cette suite d'étapes ne peut pas la reproduire par simple bonne volonté. Il lui manque le modèle, pas seulement les moyens. Et c'est là, dit Rowe, que le récit ambiant devient dangereux. À force de marmarteler que le sort d'un jeune est écrit par sa race et sa classe, on lui apprend à lire sa propre vie comme un script déjà rédigé par d'autres.
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02 Chapitre 2 — Le récit de victime contre celui du bourreau
Rowe distingue deux grandes façons de raconter à un jeune l'endroit d'où il vient, et les trouve toutes deux mauvaises. La première, il l'appelle le récit du bourreau — blame the victim. C'est le vieux discours conservateur qui explique la pauvreté par les défaillances morales des pauvres : s'ils galèrent, c'est qu'ils n'ont pas travaillé assez, pas fait les bons choix, pas mérité mieux. Ce récit ignore superbement le poids réel de l'histoire, de la ségrégation, des écoles sous-financées. Il culpabilise l'individu pour un décor qu'il n'a pas planté.
La seconde, il l'appelle le récit de victime — blame the system. C'est le discours inverse, dominant aujourd'hui dans une partie de l'école et des médias : tout est structure, tout est système, l'individu n'est qu'un point sur une courbe. À un jeune, ce récit dit en substance qu'il ne sert à rien de se démener puisque des forces plus grandes que lui décident déjà de tout. Rowe reconnaît que ce discours part souvent d'une intention généreuse — nommer les injustices est nécessaire. Mais l'effet sur celui qui l'entend est ravageur : il lui retire le peu de prise qu'il pourrait avoir.
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03 Chapitre 3 — FREE — l'appui plutôt que l'excuse
Le cœur pratique du livre tient dans une conviction : la capacité d'agir ne se décrète pas, elle se construit sur des appuis concrets. Rowe refuse le sermon motivationnel — dire à un jeune qu'il peut tout réussir s'il y croit assez fort est une cruauté de plus. À la place, il propose des institutions, des relations, des structures sur lesquelles un jeune peut littéralement s'accrocher pour se hisser.
Il les rassemble sous un acronyme, FREE, qui désigne quatre piliers. La famille d'abord — Family —, parce que les données que Rowe a compilées sont sans appel : la présence d'un foyer stable et de parents engagés change massivement la trajectoire d'un enfant, et il faut pouvoir le dire sans être accusé de juger ceux qui n'en ont pas eu. La religion ensuite — Religion —, moins comme dogme que comme communauté, cadre moral et réseau de soutien qui donnent à un jeune un sens et des adultes fiables autour de lui.
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04 Chapitre 4 — Ce que Rowe appelle Agency
En défendant la capacité d'agir, Rowe touche à un point sensible de la manière dont on parle aux jeunes des milieux populaires. Le débat oscille sans cesse entre deux façons de leur adresser la parole, et les deux, à leur manière, les abandonnent. D'un côté, une méritocratie qui leur dit que tout dépend d'eux et qui, dès qu'ils trébuchent, les tient pour responsables de leur échec. De l'autre, un déterminisme bien intentionné qui leur dit que rien ne dépend d'eux et qui, ce faisant, leur retire jusqu'à l'envie d'essayer.
Rowe suggère que ces deux postures partagent le même angle mort. Elles parlent des jeunes comme d'objets — objets à responsabiliser, objets à protéger — mais jamais comme de sujets capables de décider. La méritocratie surestime leur liberté pour mieux les juger ; le déterminisme sous-estime leur liberté pour mieux les plaindre. Aucune ne leur tend un appui qui tienne debout.
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05 Conclusion
Reviennent alors les deux enfants du début, celui du Bronx et celui du quartier aisé. Rowe ne prétend pas qu'ils partent à égalité — il a passé sa vie à mesurer l'écart. Ce qu'il conteste, c'est qu'on serve à l'un le récit d'un destin déjà scellé pendant qu'on offre à l'autre l'évidence d'un avenir ouvert. La capacité d'agir, telle qu'il la défend, n'est pas une baguette magique qui effacerait l'écart. C'est le refus de le graver dans la tête de l'enfant avant qu'il ait eu la moindre chance de le franchir.
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