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Against Empathy

Against Empathy

Paul Bloom

Contre l'empathie, pour la compassion

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Description

En 1987, une petite fille du Texas, Jessica McClure, tombe dans un puits de trente centimètres de large. Elle y reste coincée cinquante-huit heures. L'Amérique entière retient son souffle, les dons affluent, les caméras ne lâchent pas le trou dans le jardin. On connaît son prénom, son âge, le son de sa voix qui chantait sous terre. Au même moment, dans le monde, des dizaines de milliers d'enfants mouraient de causes évitables. Personne ne connaissait leurs prénoms.

C'est ce genre de contraste que le psychologue Paul Bloom retourne dans tous les sens dans un ouvrage au titre volontairement provocateur : « Against Empathy ». Sa thèse tient dans une phrase qu'on n'attend pas de la part d'un chercheur qui a passé sa carrière à étudier la morale : l'empathie, cette capacité à ressentir ce que ressent l'autre, est un mauvais guide pour nos décisions. Non pas parce qu'elle serait méchante, mais parce qu'elle est myope, partiale, et facilement manipulable.

Le mot « empathie » est devenu un synonyme de bonté, un mot qu'on ne critique pas sans passer pour un cynique. Bloom accepte le rôle du rabat-joie. Il distingue deux choses qu'on confond tout le temps, et cette distinction, une fois posée, change la façon dont on regarde nos élans de générosité comme nos indignations collectives.

La question que l’on se pose : Et si notre capacité à ressentir la souffrance d'autrui, loin de nous rendre meilleurs, faussait nos décisions les plus importantes ?Ce que l’on va voir : On suit un chercheur qui démonte le prestige d'un mot sacré, sépare l'émotion partagée du souci raisonné, et remonte jusqu'aux choix collectifs que l'émotion oriente à notre insu.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Une petite fille dans un puits

Bloom commence par clarifier de quoi il parle, parce que le mot « empathie » recouvre plusieurs choses qu'on mélange allègrement. Il y a l'empathie cognitive : comprendre ce qui se passe dans la tête d'un autre, deviner ses intentions, anticiper ses réactions. Cette faculté-là, personne ne la conteste — c'est un outil, aussi utile au soignant qu'à l'escroc. Et puis il y a l'empathie émotionnelle : ressentir soi-même ce que l'autre ressent, avoir mal quand il a mal, se mettre à sa place au point de vibrer avec lui. C'est celle-ci que Bloom met en accusation.

Cette empathie-là fonctionne comme un projecteur. Elle éclaire intensément un point précis — un visage, une histoire, un nom — et laisse tout le reste dans le noir. Le cas de Jessica McClure en est l'exemple parfait : une seule enfant identifiable mobilise une nation, alors que des masses anonymes qui souffrent davantage ne déclenchent rien de comparable. Ce n'est pas un défaut de générosité chez les gens. C'est la mécanique même de l'empathie qui trie ainsi.

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02

Chapitre 2 — Le projecteur qui n'éclaire qu'un point

Le projecteur ne fait pas que rétrécir notre attention. Il la biaise. Bloom insiste sur le fait qu'on ressent plus facilement de l'empathie pour ceux qui nous ressemblent : même couleur de peau, même langue, même camp, même équipe. L'empathie n'est pas un principe universel qui embrasserait l'humanité entière ; c'est une lumière qu'on braque spontanément sur les nôtres. Elle chauffe la solidarité de groupe autant qu'elle peut nourrir l'hostilité envers ceux du dehors.

C'est le point le plus dérangeant du livre. On imagine volontiers que plus d'empathie mènerait à moins de violence. Bloom montre l'inverse dans bien des cas : l'empathie pour une victime peut alimenter la rage contre un coupable, réel ou supposé. Le désir de vengeance, les campagnes de lynchage, les guerres justifiées par la souffrance des « nôtres » puisent leur carburant dans un élan empathique intense, dirigé vers un seul côté. Ressentir vivement pour un camp, c'est souvent fermer la porte à l'autre.

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03

Chapitre 3 — Compatir n'est pas ressentir

La réponse de Bloom tient dans un mot qu'il tient à distinguer nettement de l'empathie : la compassion. Se soucier du bien-être d'autrui, vouloir soulager sa souffrance, agir pour l'aider — tout cela ne suppose pas de ressentir soi-même cette souffrance. On peut se préoccuper intensément d'un inconnu à l'autre bout du monde sans rien vibrer de sa douleur, simplement parce qu'on a décidé que sa vie compte autant qu'une autre. C'est un souci, pas un miroir émotionnel.

Il s'appuie ici sur des travaux de neurosciences, notamment ceux de la chercheuse Tania Singer et du moine Matthieu Ricard. Quand on demande à quelqu'un de ressentir la douleur d'autrui, on active les circuits cérébraux de la détresse : on souffre, et on finit par se détourner pour se protéger. Quand on l'entraîne à la compassion — un état chaleureux, tourné vers l'aide plutôt que vers le partage de la peine — ce sont d'autres circuits qui s'allument, associés à l'affiliation et à l'énergie positive. Deux états distincts, deux effets opposés sur le comportement.

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04

Chapitre 4 — Quand l'émotion écrit les politiques publiques

Là où l'argument de Bloom prend toute son ampleur, c'est quand on quitte le geste individuel pour la décision collective. Un budget de santé, une loi pénale, une politique d'aide au développement engagent des vies par milliers, souvent par échange : allouer une ressource ici, c'est ne pas l'allouer là. Or ces arbitrages sont précisément le terrain où l'empathie fait le plus de dégâts, parce qu'elle refuse de voir les vies qu'on ne lui montre pas.

Le mécanisme est toujours le même. Un drame identifiable — un enfant tué, un fait divers atroce — provoque une vague d'émotion, et cette vague se traduit en loi. Aux États-Unis, quantité de lois pénales portent le prénom d'une victime dont l'histoire a bouleversé le pays. Elles sont votées vite, dans l'indignation, et personne n'ose s'opposer à une mesure qui « honore » un enfant mort. Qu'elles soient efficaces, proportionnées, ou qu'elles aggravent d'autres souffrances invisibles, la question ne se pose même pas. Le projecteur a parlé.

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05

Conclusion

Jessica McClure a été sauvée, et c'est heureux. Mais l'histoire que Bloom raconte n'est pas celle d'un puits ; c'est celle de tout ce qui reste dans l'ombre quand un seul visage occupe toute la lumière. Son pari est de séparer deux élans qu'on avait pris pour un seul : l'empathie qui nous fait souffrir avec un autre, et la compassion qui nous fait agir pour lui. La première est chaude, immédiate, et myope. La seconde peut rester froide dans son calcul tout en étant plus juste dans ses effets.

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