Blue Ocean Strategy
Créer un marché plutôt que se battre dedans
Description
En 2005, deux professeurs de l'INSEAD publient un livre au titre imagé : Blue Ocean Strategy. L'idée tient dans une image marine. La plupart des entreprises se battent dans un océan rouge — rouge du sang de la concurrence, où tout le monde vend à peu près la même chose aux mêmes clients, en rognant sur les marges pour grappiller des parts. La proposition de W. Chan Kim et Renée Mauborgne : arrêter de nager dans le rouge. Aller créer, ailleurs, un océan bleu — un espace de marché neuf, sans rivaux, parce qu'on l'a inventé.
Le bouquin s'est vendu à plusieurs millions d'exemplaires et a été traduit dans une quarantaine de langues. Il traîne encore dans les slides de séminaires, les cours de MBA, les réunions où quelqu'un dit « et si on créait notre propre catégorie ». Son exemple-vedette, celui qui revient partout : le Cirque du Soleil, qui aurait cessé de concurrencer Ringling Bros. pour inventer autre chose, entre le cirque et le théâtre.
Derrière la métaphore séduisante, il y a une promesse forte : la concurrence ne serait pas une fatalité, seulement une habitude. On pourrait choisir de ne plus se battre. Reste à savoir si cette liberté est aussi accessible que le livre le laisse croire, ou si les océans bleus se repèrent surtout une fois qu'on les a déjà traversés.
La question que l’on se pose : Peut-on vraiment choisir de créer un marché sans concurrence, ou ne reconnaît-on ces marchés qu'après coup, quand quelqu'un d'autre les a trouvés ?Ce que l’on va voir : D'où sort l'idée, comment elle se fabrique sur le papier, et pourquoi elle résiste mal au moment de la reproduire soi-même.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Deux chercheurs, une question têtue
W. Chan Kim et Renée Mauborgne enseignent la stratégie à l'INSEAD, l'école de commerce de Fontainebleau. Dans les années 1990 et 2000, ils passent une décennie à examiner des dizaines de lancements sur plus d'un siècle et une trentaine de secteurs — de l'automobile au vin en passant par l'hôtellerie. La question qui les tient : pourquoi certaines entreprises génèrent-elles une croissance qui semble sortie de nulle part, pendant que les autres s'épuisent à se disputer un gâteau qui ne grandit pas ?
La réponse qu'ils formulent va à rebours de l'obsession du moment. À l'époque, la stratégie est dominée par Michael Porter, le professeur de Harvard qui a appris à toute une génération de dirigeants à cartographier leur secteur, à surveiller leurs cinq forces concurrentielles, à se positionner mieux que le voisin. Une vision où la performance se gagne dans l'affrontement : on est plus efficace, ou on se différencie, mais toujours à l'intérieur d'un terrain de jeu donné.
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02 Chapitre 2 — Le Cirque du Soleil, sans lions ni chapiteau
Le cas d'école du livre, celui qui a fait le tour du monde, c'est le Cirque du Soleil. Fondé au Québec au milieu des années 1980 par une troupe d'artistes de rue, il arrive dans un secteur en déclin. Le cirque traditionnel souffre : concurrence des loisirs à domicile, coût des vedettes, et une pression croissante contre les numéros d'animaux. Se lancer là-dedans en 1984 ressemblait à monter dans un train à l'arrêt.
Le raisonnement que Kim et Mauborgne y lisent est simple à formuler. Plutôt que d'affronter Ringling Bros. sur son propre terrain, le Cirque du Soleil supprime ce qui coûtait cher et n'attirait plus grand-monde : les animaux, les vedettes internationales, les trois pistes simultanées. Il garde le chapiteau, les clowns, l'exploit acrobatique. Et il ajoute ce que le cirque n'avait jamais : un thème, une mise en scène, une musique originale, un raffinement emprunté au théâtre et à l'opéra.
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03 Chapitre 3 — La grille qui redessine un marché
Pour rendre l'idée opérationnelle, Kim et Mauborgne ne s'arrêtent pas à la métaphore : ils fournissent des outils. Le plus connu est le canevas stratégique, une courbe qui trace, pour un secteur donné, ce sur quoi tout le monde investit et se bat. Prix, service, gamme, prestige : on repère vite que tous les concurrents dessinent à peu près la même courbe. Ils se copient sans le vouloir. L'océan bleu commence quand une entreprise trace une courbe franchement différente des autres.
Vient ensuite ce qu'ils baptisent la grille des quatre actions, articulée autour de quatre verbes. Quels critères, tenus pour évidents dans le secteur, faut-il exclure ? Lesquels faut-il atténuer sous le standard ? Lesquels renforcer au-dessus ? Et surtout, quel critère créer, que le secteur n'a jamais offert ? Le Cirque du Soleil exclut les animaux, atténue le nombre de pistes, renforce l'unicité du lieu, et crée un fil narratif. La grille force à ne pas seulement ajouter — mais aussi à retrancher, ce que les entreprises font rarement de bon cœur.
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04 Chapitre 4 — Le piège de la stratégie qu'on raconte après coup
Le vrai enjeu de Blue Ocean n'est pas dans ses exemples, il est dans ce qu'il révèle d'une tension propre à toute stratégie enseignée. Une stratégie racontée dans un livre est toujours reconstruite. On part d'un succès avéré, on remonte le fil, et on découvre — comme par magie — une logique nette, des choix limpides, une courbe qui se détache. Le Cirque du Soleil n'a pas rempli une grille des quatre actions avant d'exister ; la grille a été appliquée à son histoire vingt ans plus tard, une fois qu'on savait que ça avait marché.
Ce décalage a un nom que les chercheurs connaissent bien : le biais du survivant. On étudie les océans bleus qui ont réussi, jamais les milliers de tentatives d'espaces neufs qui ont sombré sans laisser de trace ni de case à cocher. Combien de troupes ont voulu hybrider deux genres et n'ont trouvé aucun public ? On ne le saura pas, parce qu'un échec ne devient pas un cas d'école. La méthode s'appuie donc sur un échantillon qui ne contient, par construction, que des gagnants.
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05 Conclusion
Blue Ocean Strategy a réussi ce que peu de livres de management réussissent : donner un mot simple à une envie répandue, celle d'échapper à la guerre des prix et à la copie généralisée. L'image de l'océan rouge et de l'océan bleu est juste, et les outils — le canevas, les quatre verbes — restent utiles pour au moins une chose : voir à quel point les acteurs d'un secteur finissent par se ressembler sans s'en rendre compte. À ce titre, le livre garde toute sa valeur comme miroir.
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