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Stubborn Attachments

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Tyler Cowen

La croissance comme impératif moral

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Description

Un économiste de l'université George Mason publie en 2018 un petit livre au titre volontairement bizarre : Stubborn Attachments, qu'on pourrait traduire par « attachements têtus ». Tyler Cowen y défend une thèse qui a l'air simple et qui devient vite dérangeante : la croissance économique de long terme n'est pas seulement souhaitable, elle est une obligation morale. Pas un objectif parmi d'autres, pas un débat de politique publique. Un devoir. Le genre de mot qu'on réserve d'habitude à la justice ou à la dignité, appliqué ici à une courbe de PIB.

Cowen est libéral, mais il n'écrit pas un plaidoyer pour le marché. Il écrit un livre de philosophie morale déguisé en livre d'économie. Sa question de départ n'est pas « comment enrichir un pays », mais « qu'est-ce qu'on doit vraiment aux gens qui vivront après nous ? ». Et il remarque un truc gênant : on trouve normal de sacrifier un peu du bien-être des générations futures pour le nôtre, alors qu'on trouverait scandaleux de sacrifier le bien-être d'un étranger vivant aujourd'hui. Comme si le temps qui nous sépare de nos descendants leur retirait une part de leur valeur.

C'est ce petit calcul silencieux — décoter l'avenir — que Cowen prend au sérieux. Il en fait le cœur d'un système qui tient sur peu de pièces mais les emboîte serré. On y croise Derek Parfit, le taux de croissance composé, et une idée qui fait mal à la tête dès qu'on essaie de la refuser proprement.

La question que l’on se pose : Pourquoi faudrait-il traiter la croissance de long terme comme un devoir moral, et pas seulement comme un choix économique ?Ce que l’on va voir : Comment un économiste construit, pièce par pièce, une éthique qui place l'avenir lointain au centre de ce qu'on doit faire aujourd'hui.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Une richesse qui ne fait rien, une richesse qui compose

Cowen part d'une observation que tout le monde connaît sans y penser : la croissance compose. Un pays qui grandit de 1 % par an et un pays qui grandit de 3 % ne finissent pas un peu différents, ils finissent dans deux mondes séparés. Sur un siècle, l'écart n'est pas de deux points, il est astronomique. Les intérêts s'ajoutent aux intérêts, chaque année bâtit sur la précédente, et au bout d'assez de temps un demi-point de croissance annuelle pèse plus lourd que n'importe quelle politique de redistribution qu'on pourrait voter demain.

De là, Cowen tire une conclusion contre-intuitive. Quand on raisonne sur le court terme, mille arbitrages semblent importants : telle réforme fiscale, telle aide, tel transfert. Mais si on prend au sérieux le long terme — vraiment long, plusieurs générations — presque tous ces arbitrages deviennent secondaires devant une seule variable : le taux de croissance soutenu de l'économie. Un point de croissance en plus, tenu sur des décennies, améliore la vie de milliards de personnes futures d'une manière que rien d'autre n'approche.

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02

Chapitre 2 — Le futur ne vaut pas moins que le présent

Les économistes ont un outil pour comparer aujourd'hui et demain : le taux d'actualisation. L'idée est banale en finance. Cent euros dans dix ans valent moins que cent euros maintenant, parce qu'on pourrait placer cet argent, parce que l'avenir est incertain, parce qu'on préfère consommer tout de suite. On « actualise » donc le futur, on lui applique une décote. Plus le taux est élevé, moins l'avenir compte dans nos calculs présents.

Le problème, dit Cowen, c'est qu'on applique ce raisonnement non pas à des euros mais à des vies. Quand un modèle climatique ou une évaluation de politique publique actualise le bien-être des générations futures, il déclare, mathématiquement, que la souffrance d'un enfant dans deux siècles compte moins que la nôtre. Pas parce que cet enfant vaut moins, mais parce qu'il est loin dans le temps. Et là, Cowen s'arrête. On n'accepterait jamais un argument équivalent dans l'espace : personne ne dira sérieusement qu'une vie compte moins parce qu'elle se déroule à dix mille kilomètres. Pourquoi la distance temporelle serait-elle différente de la distance géographique ?

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03

Chapitre 3 — La croissance durable comme boussole morale

Deux pièces sont posées : la croissance compose, et le futur ne se décote pas. Cowen les emboîte et obtient sa thèse centrale. Puisque le bien-être des générations à venir compte presque autant que le nôtre, et puisque c'est la croissance soutenue qui détermine massivement ce bien-être, alors maximiser la croissance durable de long terme devient une obligation morale. Le mot durable est essentiel, et Cowen y insiste : une croissance qui détruit ses propres conditions — qui épuise l'environnement, casse les institutions, brûle le capital social — n'est pas une croissance de long terme, c'est un emprunt sur l'avenir. Elle échoue à son propre test.

Cette précision désamorce l'objection la plus évidente. On imagine Cowen en apôtre du toujours-plus, indifférent au climat ou aux inégalités. C'est l'inverse. Le réchauffement climatique est, dans sa logique, exactement le genre de menace qui compte le plus, parce qu'il pèse sur le très long terme, précisément là où son cadre place la valeur la plus haute. Un économiste qui refuse d'actualiser le futur ne peut pas être tiède sur ce qui abîme durablement la planète. La croissance qu'il défend n'est pas le PIB de l'année prochaine, c'est la trajectoire d'un siècle.

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04

Chapitre 4 — Ce que valent les gens pas encore nés

Il y a un chiffre qu'on ne voit jamais et qui décide pourtant de presque tout : le taux auquel on décote l'avenir. Il n'apparaît sur aucun bulletin de vote, dans aucun discours. Il est enfoui dans les modèles, dans les feuilles de calcul des ministères, dans les hypothèses des rapports climatiques. Et selon qu'on le fixe à 1 %, à 3 % ou à 5 %, un dommage qui frappera l'humanité dans deux cents ans devient une catastrophe qu'on doit prévenir aujourd'hui, ou une broutille qu'on peut ignorer. Ce que montre Cowen, c'est que ce paramètre discret est en réalité un jugement moral maquillé en donnée technique.

Le débat a eu lieu au grand jour au moins une fois. Quand le rapport Stern sur l'économie du changement climatique paraît en 2006, il conclut qu'il faut agir vite et fort. D'autres économistes, comme William Nordhaus, répondent : trop cher, agissons plus doucement. Or l'essentiel de leur désaccord ne portait pas sur la science du climat ni sur les coûts. Il portait sur le taux d'actualisation. Stern refusait presque de décoter l'avenir ; ses contradicteurs le décotaient davantage. Deux chiffres légèrement différents, deux politiques mondiales opposées. La dispute était philosophique, elle se déguisait en calcul.

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05

Conclusion

Au bout du compte, Stubborn Attachments est un livre qui prend un sujet réputé froid — le taux de croissance, le taux d'actualisation — et montre qu'il cache une question brûlante : combien valent les gens qui viendront après nous ? Cowen assemble sa réponse avec une poignée de pièces. La croissance compose et finit par écraser tout le reste. Le futur ne mérite pas d'être décoté pour la seule raison qu'il est futur. Donc la croissance durable de long terme devient un devoir, borné par des droits qu'on ne franchit jamais. Un système sec, un peu austère, qui refuse le confort de choisir entre l'efficacité et les principes.

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