Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds
Les folies collectives des marchés
Description
En 1841, un journaliste écossais du nom de Charles Mackay publie un gros bouquin au titre à rallonge : Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds. Il y raconte, avec un mélange d'ironie et de fascination, les grandes crises de démence collective qui ont saisi l'Europe depuis des siècles : des villes entières ruinées pour des bulbes de fleurs, des royaumes qui misent leur trésor sur du papier, des foules qui suivent un alchimiste comme on suit un prophète. Le livre a près de deux siècles. On continue de le citer chaque fois qu'un marché s'emballe.
Ce n'est pas un traité d'économie — le mot n'a pas encore le sens qu'on lui donne. Mackay est un chroniqueur, un homme qui aime les belles histoires bien racontées, et son sujet, c'est la crédulité humaine quand elle devient collective. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas tant que des gens se trompent, c'est qu'ils se trompent tous ensemble, au même moment, et qu'ils entraînent dans leur chute des voisins parfaitement raisonnables la veille encore.
Les objets ont changé — on ne spécule plus guère sur les tulipes — mais Mackay soutient qu'il y a là une mécanique constante, qui traverse les époques sans jamais vraiment se démoder. C'est cette mécanique qu'il décortique, épisode après épisode, et qu'on retrouve avec un air de déjà-vu à chaque krach moderne.
La question que l’on se pose : Pourquoi des foules entières, faites d'individus sensés, se ruinent-elles régulièrement pour les mêmes raisons, à des siècles d'intervalle ?Ce que l’on va voir : Comment un chroniqueur du XIXe siècle a mis à nu la mécanique des emballements collectifs, en remontant le fil de quelques folies devenues légendaires.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un journaliste écossais compte les folies de son siècle
Charles Mackay naît en 1814 à Perth, en Écosse. Il fait carrière comme journaliste à Londres, écrit des chansons populaires, dirige des journaux, voyage. C'est un homme de son époque : victorien, curieux, un peu moralisateur sur les bords, mais avec un vrai talent de conteur. Quand il s'attaque aux délires collectifs, il ne le fait pas en savant. Il le fait en homme qui a lu énormément d'archives et qui trouve, dans ces vieilles histoires, un miroir de sa propre génération.
Car son livre paraît dans un contexte précis. L'Angleterre des années 1840 sort à peine d'un emballement boursier autour des compagnies de chemin de fer — la fameuse railway mania. Des milliers d'investisseurs, du petit rentier au grand notable, se sont jetés sur les actions de lignes qui, pour beaucoup, ne seraient jamais construites. Mackay assiste à ça en direct. Son recueil de folies anciennes est aussi, en creux, un commentaire sur la folie contemporaine qu'il voit se déployer sous ses yeux.
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02 Chapitre 2 — La tulipe qui valait une maison à Amsterdam
Commençons par la plus célèbre, celle que Mackay a largement contribué à rendre légendaire : la tulipomanie. Nous sommes dans les Provinces-Unies des années 1630, une république marchande prospère, riche du commerce maritime, où une classe aisée cherche où placer son argent. La tulipe, arrivée d'Empire ottoman quelques décennies plus tôt, est devenue un objet de prestige. Les plus rares — celles aux pétales veinés de couleurs, dus en réalité à un virus — se vendent une fortune.
Mackay raconte l'escalade avec un plaisir évident. Les prix montent, puis s'envolent. On ne spécule bientôt plus sur les fleurs elles-mêmes mais sur des contrats à terme, sur des bulbes encore en terre qu'on revend dix fois avant qu'ils n'aient fleuri. Un seul bulbe de la variété Semper Augustus atteint, selon ses chiffres, des sommes équivalant au prix d'une belle maison sur un canal d'Amsterdam. Des artisans, des tisserands, des paysans se mettent de la partie, vendant leurs biens pour entrer dans le jeu.
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03 Chapitre 3 — Le papier qui devait rendre la France riche
Le deuxième grand épisode financier du livre nous emmène en France, autour de 1720, et met en scène un personnage romanesque : John Law, un Écossais joueur, brillant, exilé après un duel mortel, devenu conseiller financier de la Régence. La France de l'après-Louis XIV croule sous les dettes. Law propose une idée séduisante : remplacer l'or, rare et lourd, par du papier-monnaie émis par une banque, et relancer l'économie en irriguant le pays de crédit.
Law obtient les pleins pouvoirs financiers et fonde la Compagnie du Mississippi, censée exploiter les richesses fabuleuses de la Louisiane française. Il en vend les actions au public, et la machine s'emballe. Mackay décrit la rue Quincampoix, à Paris, transformée en Bourse à ciel ouvert où une foule fiévreuse s'écrase du matin au soir. Les actions montent, montent encore, sans rapport avec les colonies vaguement marécageuses qu'elles étaient supposées représenter. Des domestiques deviennent riches en une nuit ; le mot millionnaire naît, dit-on, dans ce vacarme.
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04 Chapitre 4 — Ce qui revient à chaque cycle, sous des habits neufs
En alignant ces épisodes, Mackay ne cherche pas seulement à divertir. Il veut montrer qu'il y a, sous la variété des objets, une même grammaire. La tulipe, l'action coloniale, le papier de Law : peu importe le support. Ce qui compte, c'est le mouvement de la croyance dans un groupe. Un récit apparaît — cette chose vaut de l'or, ceux qui n'achètent pas sont des idiots. Le récit se propage plus vite que l'examen des faits. Et une fois que le voisin s'enrichit sous nos yeux, le doute devient socialement coûteux à exprimer.
C'est là que le livre touche à quelque chose de plus profond qu'une chronique. Mackay observe que l'intelligence individuelle ne protège pas. Ce ne sont pas les naïfs qui se ruinent, ce sont aussi des marchands aguerris, des nobles, des gens de calcul. Isaac Newton lui-même, dit la tradition, aurait perdu une fortune dans la bulle de la mer du Sud, en confessant qu'il savait mesurer le mouvement des astres mais pas la folie des hommes. La raison, dans une foule emballée, ne s'additionne pas — elle se dissout.
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05 Conclusion
Charles Mackay meurt en 1889, laissant un livre qu'il tenait sans doute pour une curiosité d'érudit et qui est devenu un classique de la finance sans en avoir l'air. Il n'avait pas les outils d'un économiste ni ceux d'un psychologue moderne. Ce qu'il avait, c'était un regard : la capacité de voir, derrière trois catastrophes séparées par des frontières et des siècles, le même geste répété. Une foule qui prend un prix pour une vérité, et qui découvre, trop tard et un par un, que la vérité était ailleurs.
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