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Economism

Economism

Quand l'économie simpliste creuse les écarts

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Description

Un cours d'économie de première année, dans à peu près n'importe quelle université. Le professeur dessine deux courbes au tableau : l'offre qui monte, la demande qui descend. Elles se croisent en un point, et ce point donne le prix et la quantité qui mettent tout le monde d'accord — le marché à l'équilibre. C'est propre, c'est élégant, et ça se retient en une image. James Kwak, juriste et ancien consultant devenu enseignant à la faculté de droit du Connecticut, part de ce moment précis. Parce que ce croisement de courbes, dit-il, ne reste pas dans la salle de classe.

Il en sort, et il se met à circuler dans les tribunes de presse, les discours de campagne, les débats télévisés. On l'invoque pour expliquer pourquoi un salaire minimum détruit des emplois, pourquoi taxer les riches freine la croissance, pourquoi réguler la finance fait fuir les capitaux. À chaque fois, la même figure : le graphique de première année, brandi comme la preuve définitive qu'il n'y a rien à discuter. Kwak donne un nom à ce réflexe dans son livre paru en 2017 : l'economism. La conviction qu'une poignée de modèles élémentaires décrit fidèlement le monde réel, et qu'il suffit de les appliquer pour trancher n'importe quelle question de politique publique.

Le problème n'est pas la théorie. Les modèles de base sont utiles, et les économistes qui les enseignent savent parfaitement à quel point ils sont incomplets. Le problème est ce qu'on en fait une fois qu'ils quittent le manuel : on oublie les hypothèses, on garde la conclusion, et on la sert comme une loi de la nature.

La question que l’on se pose : Comment une poignée de modèles économiques appris en première année finit-elle par verrouiller des débats de société entiers ?Ce que l’on va voir : On remonte du tableau noir jusqu'aux salles de vote, là où une courbe simple devient un argument qu'on croit imparable.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Deux courbes qui tranchent un débat

L'economism commence par une histoire simple, et c'est justement sa force. Un marché, c'est des acheteurs et des vendeurs. Plus le prix monte, plus il y a de vendeurs prêts à produire et moins d'acheteurs prêts à payer. Quelque part au milieu, l'offre et la demande se rencontrent : le prix d'équilibre. À ce point, personne ne peut être mieux loti sans que quelqu'un d'autre y perde. Le marché, laissé à lui-même, atteint son optimum. Toute interférence extérieure — une taxe, un plafond, un plancher — déplace le point et crée du gâchis.

Kwak insiste sur un fait que ses adversaires oublient volontiers : ce modèle est vrai. À l'intérieur de ses hypothèses. Concurrence parfaite, information complète des deux côtés, acteurs rationnels, absence d'effets débordant sur des tiers, aucune barrière à l'entrée ou à la sortie. Quand toutes ces conditions sont réunies, le graphique décrit exactement ce qui se passe. Le hic, c'est qu'un marché du travail, un marché de la santé ou un marché financier réunissent rarement, voire jamais, l'ensemble de ces conditions en même temps.

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02

Chapitre 2 — Le monde plus grand que le graphique

Le cœur du reproche de Kwak tient dans un écart : entre ce que le modèle suppose et ce que le monde contient. Prenons la concurrence parfaite. Elle exige des vendeurs si nombreux qu'aucun ne peut influencer le prix. Or dans un bassin d'emploi rural où une seule entreprise embauche, le rapport de force n'a rien de symétrique — l'employeur fixe les salaires, les travailleurs subissent. Les économistes appellent ça un monopsone, et c'est loin d'être marginal. Le graphique de première année ne le voit pas.

Prenons l'information complète. Le modèle suppose que l'acheteur sait exactement ce qu'il achète. Sur le marché des soins, un patient ne peut pas comparer les prix pendant une crise cardiaque, ni évaluer la pertinence d'un acte médical mieux que le médecin qui le lui prescrit. Le consommateur souverain du manuel n'existe pas dans une ambulance. Prenons les effets sur les tiers : une usine qui pollue impose un coût à ses voisins que le prix de son produit n'intègre nulle part. Le point d'équilibre est atteint, et pourtant le résultat est mauvais.

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03

Chapitre 3 — Le salaire minimum, cas d'école

Aucun sujet n'illustre mieux l'economism que le salaire minimum. Le raisonnement standard est imparable sur le tableau : fixer un prix plancher au-dessus du prix d'équilibre du travail, c'est comme fixer n'importe quel plancher — l'offre dépasse la demande, donc il y a moins d'emplois pour ceux qu'on voulait aider. La conclusion se déduit du graphique en un trait de craie. Depuis des décennies, elle sert d'argument central contre toute hausse du minimum aux États-Unis.

Sauf que les données ont compliqué le tableau. Au début des années 1990, les économistes David Card et Alan Krueger comparent l'emploi dans la restauration rapide de part et d'autre de la frontière entre le New Jersey, qui venait de relever son minimum, et la Pennsylvanie, qui ne l'avait pas fait. Le modèle prédisait un recul de l'emploi côté New Jersey. Ils n'en trouvent pas ; par endroits, l'emploi augmente même légèrement. L'étude fait scandale, elle est contestée, réanalysée, et globalement elle tient. Card recevra le prix Nobel en 2021, en partie pour ce travail.

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04

Chapitre 4 — De la théorie de première année à la loi

Ce que Kwak décrit dépasse une querelle d'économistes. L'economism est d'abord une manière de clore une conversation. Un graphique a une autorité particulière : il a l'air neutre, technique, dépolitisé. Celui qui le brandit ne défend pas un intérêt, il énonce une vérité de la nature. C'est là que réside sa puissance rhétorique — il transforme un choix de société, qui pourrait être discuté, en contrainte physique, qui ne se discute pas. On ne débat pas avec la gravité.

Or ce déguisement de la valeur en fait n'est jamais innocent. Kwak montre que l'economism sert de façon systématique un camp : celui qui gagne à ce que le marché soit laissé tranquille. Dérégulation financière, baisses d'impôts sur les hauts revenus, opposition à la couverture santé publique, résistance aux syndicats — chaque fois, le même graphique de première année vient certifier qu'intervenir ne fera qu'appauvrir tout le monde. La simplification n'est pas un accident pédagogique ; elle est devenue, entre certaines mains, un instrument. Des think tanks et des campagnes de communication ont investi pour que cette version-là de l'économie devienne le sens commun.

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05

Conclusion

Les deux courbes du premier cours ne mentent pas. Elles disent vrai dans le petit monde de leurs hypothèses, et elles restent un point de départ précieux pour penser. Ce que Kwak reproche à l'economism, ce n'est pas d'enseigner ce modèle — c'est de s'arrêter là, d'oublier la liste des conditions au bas du tableau, et de sortir le graphique du manuel pour le planter au milieu des débats publics comme un verdict qui interdit la discussion.

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