
An Immense World
Le monde tel que les animaux le perçoivent
Description
Fermons les yeux une seconde et essayons d'imaginer ce que perçoit une chauve-souris qui traverse une pièce dans le noir. Impossible, ou presque. Non parce qu'on manque d'imagination, mais parce qu'on ne dispose pas de l'organe. La chauve-souris entend l'espace, elle le sculpte en ondes, elle sait où est le mur avant de le toucher. Ed Yong, journaliste scientifique britanno-américain, a passé des années à parler aux chercheurs qui étudient ces perceptions, et il en a tiré en 2022 un bouquin devenu un des livres de science les plus commentés de la décennie : An Immense World.
Le pari du livre est simple à énoncer, vertigineux à tenir. Chaque animal vit enfermé dans sa propre tranche de réalité — les sons qu'il capte, les odeurs qu'il suit, les couleurs qu'il distingue, les champs qu'il sent. Une tique attend une odeur de sueur, un scarabée voit l'ultraviolet, un poisson-couteau se repère à l'électricité. Aucun n'accède au monde entier. Nous non plus, et c'est là que le livre commence à mordre.
Yong emprunte à un biologiste du début du XXe siècle un mot qui traverse tout l'ouvrage, et s'en sert comme d'une clé pour ouvrir, une par une, des façons d'exister qu'on n'avait jamais eu de raison de soupçonner.
La question que l’on se pose : Qu'est-ce que le monde, si chaque espèce n'en perçoit qu'une portion, et à quoi ressemblent les portions qui nous restent invisibles ?Ce que l’on va voir : Un voyage guidé par Yong à travers des perceptions animales qui font éclater l'idée d'un réel unique, jusqu'à nous ramener aux frontières étroites de la nôtre.
Sommaire
01Chapitre 1 — Le mot d'un biologiste estonien pour dire le monde
Le livre s'ouvre sur un terme qu'on ne prononce pas tous les jours : Umwelt. On le doit à Jakob von Uexküll, biologiste d'origine balte qui écrivait dans les années 1900-1930, et Yong le remet au centre du jeu. L'Umwelt d'un animal, c'est le monde tel qu'il le perçoit — pas le monde en soi, pas la totalité des choses qui existent, mais la portion à laquelle ses sens lui donnent accès. Une tique perchée sur une herbe ne connaît du réel que trois signaux : l'odeur de l'acide butyrique de la sueur, la chaleur d'un corps, le contact d'une peau. Le reste, pour elle, n'existe simplement pas.
Ce qui rend le mot précieux, c'est qu'il évite deux pièges symétriques. Le premier serait de croire que les animaux perçoivent un monde amputé du nôtre, une version dégradée de notre expérience. Le second serait de projeter sur eux nos catégories, d'imaginer qu'une abeille voit des fleurs comme nous en voyant juste un peu plus. Uexküll refuse les deux. Chaque Umwelt est complet pour celui qui l'habite, et radicalement différent des autres. Une même prairie n'est pas un décor unique observé par plusieurs témoins : c'est autant de prairies qu'il y a de créatures pour la sentir, et aucune ne recoupe tout à fait les autres.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
02Chapitre 2 — Les sens qu'on croyait connaître, en pire et en mieux
On commence par les sens qu'on partage, en apparence. L'odorat, d'abord. Yong y consacre de belles pages, parce que c'est le sens que les humains ont le plus tendance à mépriser chez eux et à sous-estimer chez les autres. Un chien ne sent pas simplement mieux que nous ; il vit dans un présent olfactif où les odeurs racontent qui est passé, quand, dans quel état. L'albatros repère une tache de plancton à des kilomètres au-dessus de l'océan, guidé par une molécule que produit le phytoplancton attaqué. L'odeur, chez lui, dessine une carte.
La vision réserve la surprise inverse : notre supériorité supposée est très locale. Beaucoup d'animaux voient des couleurs qu'on ne verra jamais. Les abeilles et d'innombrables insectes captent l'ultraviolet, et les fleurs, du coup, portent des motifs invisibles pour nous qui servent de pistes d'atterrissage. La crevette-mante possède un œil à seize types de photorécepteurs, contre trois chez nous — sans qu'on soit sûr, d'ailleurs, qu'elle distingue plus de nuances que nous. Yong résiste à la tentation de faire d'elle un champion : plus de matériel ne veut pas dire plus de finesse, et son œil semble plutôt trier les couleurs vite que les nuancer, une architecture qui n'a pas d'équivalent chez nous.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
03Chapitre 3 — Les canaux qui nous échappent complètement
Ici, Yong quitte le terrain partagé. Certains animaux perçoivent des choses pour lesquelles nous n'avons aucun organe, aucune intuition, aucun mot d'expérience. L'écholocation en est l'exemple le plus travaillé du livre. Les chauves-souris et les dauphins émettent des sons et lisent les échos qui reviennent, reconstruisant un espace en trois dimensions à partir du temps que met le son à rebondir. Un dauphin peut, par ce moyen, percevoir l'intérieur d'un corps, deviner une grossesse ou un objet caché sous le sable. Pour eux, entendre, c'est presque voir à travers.
Puis vient l'électricité. Les poissons-couteaux et les poissons-éléphants d'Afrique et d'Amérique du Sud génèrent autour d'eux un champ électrique et détectent la moindre distorsion qu'un obstacle ou une proie y provoque. Ils se parlent aussi par décharges, dans un registre dont nous ne captons rien, et ajustent la fréquence de leur signal pour ne pas brouiller celui d'un voisin. Le requin, lui, sent les faibles champs électriques que produit tout muscle vivant : une proie enfouie dans le sable ne peut pas cacher son cœur qui bat.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
04Chapitre 4 — Ce que ça change de savoir qu'on ne voit qu'une tranche
Si le livre tenait à une seule idée, ce serait celle-ci : notre perception n'est pas une fenêtre ouverte sur le réel, c'est un filtre étroit, façonné par l'évolution pour nous garder en vie, pas pour nous donner le monde. Yong ne le dit pas pour nous humilier. Il le dit parce que c'est une donnée de connaissance, aussi importante que n'importe quel fait rapporté dans les chapitres. On ne peut pas comprendre les autres animaux tant qu'on prend notre tranche pour la totalité.
Cette leçon a une portée qui déborde la zoologie. La science moderne a en partie consisté à construire des instruments qui prolongent nos sens là où ils s'arrêtent — le microscope, le détecteur de rayonnement, l'antenne. Chaque appareil est une manière d'emprunter, un peu, l'Umwelt d'un autre : voir l'ultraviolet, entendre l'infrason, mesurer un champ. Mais Yong rappelle qu'entre mesurer un signal et le vivre, l'écart reste entier. On sait que le rouge-gorge s'oriente au magnétisme ; on ne saura jamais quel effet ça fait. La connaissance élargit ce qu'on comprend du monde animal sans jamais nous ouvrir la porte de l'expérience elle-même.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
05Conclusion
On était parti de la chauve-souris qui entend l'espace, et on revient à elle changés. Ce que Yong a réussi, en accumulant patiemment les cas — l'albatros qui suit une molécule, le poisson qui goûte l'eau, l'oiseau qui verrait le nord —, ce n'est pas une collection de curiosités. C'est un déplacement du regard. Après ce livre, on ne pense plus « le monde » au singulier. Il y en a autant que d'espèces, chacun complet, chacun aveugle aux autres, chacun tenant sur une poignée de signaux captés par des organes précis.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !












