L'illusion économique
La stagnation des sociétés riches
Description
En 1998, un démographe français publie un livre au titre qui sonne comme une provocation : L'illusion économique. L'illusion en question, c'est l'idée que l'économie serait devenue la science reine, celle qui explique tout et commande le reste — la croissance, l'emploi, le niveau de vie, et même la santé des démocraties. Emmanuel Todd, qui n'est pas économiste mais anthropologue et historien, prend le contre-pied exact du consensus de l'époque. Pour lui, les sociétés riches ne vont pas vers un âge d'or de prospérité mondialisée. Elles entrent dans une stagnation durable, et les recettes qu'on leur prescrit aggravent le mal au lieu de le soigner.
Le contexte, c'est le triomphe apparent du libre-échange. Le mur de Berlin est tombé, l'Union européenne prépare l'euro, l'Organisation mondiale du commerce vient de naître. Partout on répète la même chose : ouvrir les frontières, dérèglementer, laisser le marché faire. Todd regarde les chiffres et voit l'inverse de ce qu'on promet. La croissance ralentit dans les pays développés depuis les années 1970, les salaires des moins qualifiés stagnent ou reculent, et la mondialisation, loin d'enrichir tout le monde, comprime la demande là où elle devrait la nourrir.
Son geste intellectuel est de refuser que l'économie se suffise à elle-même. Derrière les courbes, il va chercher des choses que les économistes regardent rarement : les structures familiales, les niveaux d'éducation, les taux de natalité, les manières d'hériter et d'élever les enfants. C'est de là, dit-il, que vient vraiment la richesse ou la pauvreté des nations — bien plus que des politiques commerciales qu'on débat à longueur de sommets.
La question que l’on se pose : Et si la stagnation des pays riches venait moins de leurs politiques économiques que de choses qu'aucun bilan comptable ne mesure ?Ce que l’on va voir : Comment Todd démonte la foi dans le libre-échange et renvoie la prospérité à des racines qu'on croyait étrangères à l'économie.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Le libre-échange comme nouvelle religion
Todd commence par un constat de ton : dans les années 1990, le libre-échange n'est plus une politique parmi d'autres, c'est une croyance. On ne le discute plus, on y adhère. Les responsables de gauche comme de droite, les institutions internationales, les éditorialistes répètent qu'ouvrir les économies est bon par principe, et que douter relève de l'archaïsme ou du repli. Cette unanimité, pour un anthropologue habitué à étudier les systèmes de croyance, ressemble moins à un raisonnement qu'à un dogme. On a cessé de demander si ça marche.
Or, dit-il, ça ne marche pas comme promis. La théorie classique du libre-échange, celle de Ricardo au début du XIXe siècle, supposait que chaque pays se spécialise dans ce qu'il fait le mieux et que tout le monde y gagne. Mais cette théorie reposait sur des conditions précises : des capitaux relativement immobiles, des économies de taille comparable. Dans la mondialisation des années 1990, les capitaux circulent librement et des pays à bas salaires entrent massivement dans le jeu. Le résultat n'est plus l'enrichissement mutuel mais une pression à la baisse sur les salaires des pays développés.
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02 Chapitre 2 — La demande qui s'effondre par le bas
Le cœur de l'argument économique de Todd tient en une idée que les keynésiens connaissent bien mais que l'époque a oubliée : une économie a besoin que les gens puissent acheter ce qu'elle produit. Si on comprime les salaires pour rester compétitif, on comprime aussi la demande intérieure. Et une demande atone ne tire plus la croissance. On se retrouve avec des économies capables de produire, mais face à des populations qui n'ont plus les moyens de consommer à la hauteur.
Il relie cette compression à la mondialisation directement. Quand chaque pays cherche à exporter plus qu'il n'importe, en modérant les salaires pour gagner des parts de marché, le calcul se mord la queue à l'échelle globale : tous ne peuvent pas être exportateurs nets en même temps. La modération salariale, si elle se généralise, assèche la demande partout. Todd décrit une sorte de malthusianisme involontaire — une déflation rampante où chacun, en cherchant son avantage, contribue à affaiblir le tout.
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03 Chapitre 3 — L'État-nation que personne n'a remplacé
Todd s'attaque ensuite à une autre croyance de l'époque : l'idée que l'État-nation serait dépassé, condamné à s'effacer devant les grands ensembles et les marchés sans frontières. Pour lui, c'est à la fois faux et dangereux. Faux, parce que les nations restent le cadre réel dans lequel vivent les gens, où se jouent l'éducation, la redistribution, la solidarité. Dangereux, parce qu'en affaiblissant ce cadre sans le remplacer par rien d'équivalent, on crée du vide, pas du progrès.
Sa cible privilégiée est la construction européenne, en particulier le projet de monnaie unique en préparation. Todd y voit une tentative de dépasser les nations par le haut, en imposant une discipline économique commune à des pays dont les structures sociales et démographiques sont profondément différentes. Une monnaie unique, prévient-il, prive chaque pays des outils d'ajustement — la dévaluation, la politique monétaire autonome — sans créer à l'échelle européenne la solidarité budgétaire qui existe à l'intérieur d'une nation. Le résultat risque d'être une rigidité qui fera payer les plus faibles.
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04 Chapitre 4 — Ce que les familles disent des économies
Là où Todd quitte le terrain des économistes pour y planter le sien, c'est quand il affirme que la vraie clé de la richesse des nations n'est pas commerciale mais anthropologique. Depuis ses premiers travaux, il a cartographié les systèmes familiaux à travers le monde — famille nucléaire ou étendue, égalitaire ou inégalitaire dans l'héritage, autoritaire ou libérale dans l'éducation. Et il soutient que ces structures, héritées sur des siècles, façonnent les rapports au travail, à l'épargne, à l'autorité, à l'innovation, bien plus que les politiques du moment.
Son exemple le plus parlant, c'est l'alphabétisation et l'éducation. Le vrai moteur du développement, pour Todd, c'est la montée de l'instruction dans une population — un phénomène démographique et culturel lent, qui précède toujours le décollage économique et le rend possible. Les pays qui prospèrent sont ceux qui ont, à un moment, massifié l'alphabétisation. Quand ce mouvement atteint son plafond, quand presque tout le monde est déjà éduqué, un ressort essentiel de la croissance s'épuise. La stagnation des sociétés riches serait d'abord cela : la fin d'un rattrapage éducatif qui avait tout tiré.
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05 Conclusion
L'illusion économique, au fond, tient en une inversion. On a fait de l'économie la science qui explique les sociétés, alors que pour Todd ce sont les sociétés — leurs familles, leur éducation, leur démographie — qui expliquent l'économie. Le libre-échange généralisé, la monnaie unique, l'effacement des nations : autant de recettes qui traitent les symptômes en ignorant le terrain. Et le terrain, dans les pays riches de la fin du XXe siècle, c'est celui d'un rattrapage éducatif achevé et d'une démographie qui s'essouffle. D'où la stagnation, qu'aucune dérégulation ne renversera.
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