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L'enfer, c'est les autres

L'enfer, c'est les autres

Etienne Naveau

Sartre et le regard d'autrui

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Description

En 1944, dans un Paris encore occupé, une pièce courte se joue au théâtre du Vieux-Colombier. Trois personnages morts, enfermés pour l'éternité dans un salon Second Empire, sans fenêtre, sans miroir, sans bourreau. Pas de flammes, pas de fourches. Juste eux trois, qui ne se quitteront plus. Vers la fin, l'un d'eux, Garcin, lâche une phrase qui va lui survivre bien au-delà de la salle : « L'enfer, c'est les Autres. » La pièce s'appelle Huis clos, l'auteur Jean-Paul Sartre, et la réplique va devenir l'une des formules les plus citées — et les plus mal comprises — du XXᵉ siècle.

Car on la répète presque toujours à contresens. On l'entend comme un soupir de misanthrope, une sentence sur les voisins bruyants, les collègues pénibles, les familles étouffantes. Les autres nous empoisonnent la vie, donc fuyons-les. Sartre lui-même, agacé, a dû s'en expliquer : ce n'est pas du tout ce qu'il voulait dire. Dans son théâtre, l'enfer n'est pas le bruit des autres. C'est quelque chose de bien plus troublant, qui touche à la manière dont on existe sous leur regard.

C'est ce que décrypte Etienne Naveau en reprenant la formule à sa source. Derrière la réplique se cache l'un des concepts les plus serrés de l'existentialisme : le regard d'autrui, ce moment où quelqu'un nous voit et, en nous voyant, nous transforme. On croyait parler d'une antipathie ordinaire. On parle en réalité de ce qui nous constitue.

La question que l’on se pose : Pourquoi Sartre disait-il « l'enfer, c'est les autres », et en quoi la formule qu'on prend pour de la misanthropie dit-elle l'inverse de ce qu'on croit ?Ce que l’on va voir : Comment une réplique de théâtre ouvre sur toute une pensée du regard, de la honte et, au bout du compte, d'une liberté dont on ne peut pas se débarrasser.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Une réplique qu'on cite à l'envers

Reprenons la scène. Garcin, Inès et Estelle sont morts et se retrouvent enfermés ensemble, sans issue, sans sommeil, les paupières qui ne se ferment jamais. Ils attendent d'abord un supplice qui ne vient pas. Puis ils comprennent, lentement, que le supplice, c'est eux. Chacun a besoin des deux autres pour se juger, et chacun refuse à l'autre l'image qu'il réclame. Inès voit Garcin comme un lâche ; Garcin ne peut plus se dire brave, parce qu'un regard le fige dans sa lâcheté. De là, la phrase.

Sartre a toujours protesté contre la lecture courante. « L'enfer, c'est les Autres » n'est pas, disait-il, un verdict sur l'humanité en général, comme s'il fallait en conclure que les rapports humains sont par nature empoisonnés et qu'on serait mieux seul. Il précisait : si nos rapports avec les autres sont faussés, viciés, alors oui, les autres deviennent un enfer. Mais c'est un cas particulier, pas une fatalité. Le mot important, c'est « faussés ».

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02

Chapitre 2 — Dans la salle de bain, quelqu'un nous regarde

La scène la plus célèbre de Sartre sur ce point n'est pas au théâtre, elle est dans L'Être et le Néant, le gros ouvrage de 1943. Il imagine un homme qui, par jalousie ou par vice, colle son œil à un trou de serrure pour épier ce qui se passe de l'autre côté. Tant qu'il est seul, cet homme n'existe presque pas pour lui-même : il est tout entier absorbé par la scène qu'il regarde, il est pur regard tourné vers l'extérieur, sans conscience de lui.

Et puis, soudain, un bruit dans le couloir. Des pas. Quelqu'un arrive. L'homme comprend qu'il est vu — qu'on le voit, lui, accroupi, l'œil au trou de la serrure. Instantanément, tout change. Il n'est plus celui qui regarde ; il est devenu celui qu'on regarde. Et avec le regard de l'autre surgit un sentiment qu'il ne pouvait pas éprouver seul : la honte. La honte, écrit Sartre, est honte de soi devant autrui. Elle a besoin d'un témoin pour exister.

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03

Chapitre 3 — Le piège de l'objet qu'on devient pour l'autre

Reste à comprendre pourquoi ça tourne mal. Si l'autre peut me réduire à un objet — un voyeur, un lâche, une coquette — alors je peux faire pareil avec lui. Et c'est exactement ce qui se joue, selon Sartre, dans tout rapport humain : une lutte des regards. Tant que je te regarde, tu es mon objet ; dès que tu me regardes, c'est moi qui le deviens. On ne peut pas, dit-il, être en même temps sujet et objet l'un pour l'autre. Il y a toujours un déséquilibre, une bascule.

Naveau montre que Sartre tire de là une vision plutôt dure des relations. L'amour lui-même n'échappe pas au piège : aimer, c'est vouloir être aimé, donc vouloir que la liberté de l'autre me choisisse — mais si je la capture, elle n'est plus libre, et son choix ne vaut plus rien. On veut posséder une liberté comme liberté, ce qui est contradictoire. De là le mouvement sans fin des amants, entre séduction et emprise, chacun cherchant à être l'objet aimé sans cesser d'être un sujet. Le conflit n'est pas un accident des rapports humains ; il en est, chez Sartre, la structure même.

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04

Chapitre 4 — Le regard, condition d'une liberté qui ne se partage pas

C'est ici que Naveau remet la formule à l'endroit. Si « l'enfer, c'est les autres » peut être vrai, c'est parce que nous sommes, pour Sartre, radicalement libres — et que les autres sont libres aussi, du même coup. Le regard d'autrui n'est pénible que parce qu'il émane d'une autre liberté, qui me juge sans que je puisse la contraindre. Un objet ne me jugerait pas. Une pierre ne me fait pas honte. Seule une conscience libre peut me transformer en objet. L'enfer suppose donc deux libertés face à face, pas une victime et un tyran.

Or la liberté sartrienne est sans échappatoire. « L'homme est condamné à être libre », écrit-il : condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et libre parce qu'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait. Y compris de ce qu'il fait du regard des autres. Garcin pourrait cesser de quémander l'estime d'Inès ; s'il s'y accroche, c'est un choix. L'homme à la serrure peut assumer sa honte ou la fuir. Le regard d'autrui me dépossède d'une image de moi, mais il ne décide pas à ma place de ce que je deviens. Ça, ça reste à moi.

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05

Conclusion

On cite « l'enfer, c'est les autres » comme on claque une porte. Sartre l'écrivait comme on ouvre une question. La formule ne dit pas que les autres nous gâchent la vie ; elle dit que nous avons besoin de leur regard pour exister, et que ce besoin peut devenir un piège quand on s'y abandonne. Huis clos n'est pas une pièce sur la haine des hommes. C'est une pièce sur trois libertés qui refusent de s'accorder, et qui, parce qu'elles sont mortes, n'ont plus la possibilité de recommencer.

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