L'éloquence
L'éloquence n'a rien d'inné
Description
On connaît tous quelqu'un comme ça. La personne qui se lève en réunion, qui prend la parole à un mariage ou qui répond du tac au tac dans un débat, et qui donne l'impression que les mots lui viennent sans effort. On la regarde et on se dit qu'elle a quelque chose qu'on n'a pas. Un aplomb, une aisance, une musique. Bref, un don. Et de l'autre côté, il y aurait nous : ceux qui bafouillent, qui perdent le fil, qui trouvent la bonne formule trois heures après, sous la douche.
Renaud Borderie et Serge Bédère, l'un enseignant en art oratoire, l'autre psychanalyste, démontent cette croyance dans leur ouvrage consacré à l'éloquence. Leur point de départ tient en une phrase presque brutale : l'éloquence n'a rien d'inné. Ce qu'on prend pour un talent de naissance est un assemblage de techniques, de postures et d'exercices qui s'acquièrent — exactement comme on apprend à nager ou à conduire. Le charisme naturel, celui qu'on envie, serait d'abord un long travail rendu invisible.
Mais les deux auteurs ne s'arrêtent pas à la boîte à outils du bon orateur. Derrière la mécanique, ils cherchent ce qui se passe vraiment quand on ouvre la bouche devant les autres : la peur, le désir de plaire, la crainte du jugement, le lien qu'on noue ou qu'on rate avec celui qui écoute. L'éloquence, chez eux, n'est jamais une affaire de pure performance. C'est une affaire de parole adressée.
La question que l’on se pose : Si l'éloquence n'est pas un don mais une compétence, qu'est-ce qui empêche la plupart d'entre nous de la développer ?Ce que l’on va voir : Comment un prétendu talent se révèle être un métier qui s'apprend, et ce que la parole publique engage de plus intime qu'une simple technique.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Le mythe du don qui arrange tout le monde
Borderie et Bédère ouvrent sur une idée reçue qui a la vie dure : l'orateur brillant serait né comme ça. On parle de « bagou », de « tchatche », de « présence », comme s'il s'agissait de traits aussi fixes que la couleur des yeux. Les deux auteurs renvoient cette croyance à ce qu'elle est d'abord — une façon de se rassurer. Si l'éloquence est un don, alors ceux qui ne l'ont pas sont dispensés d'essayer. On s'épargne l'effort en se décrétant inapte d'avance.
Ce mythe arrange tout le monde, soulignent-ils. Il arrange celui qui doute, puisqu'il lui fournit une excuse clé en main. Mais il arrange aussi celui qui parle bien, car il transforme son travail en grâce. Un orateur qui a passé des années à répéter, à se corriger, à affiner ses silences préfère souvent qu'on croie au talent plutôt qu'à la sueur. Le don est plus flatteur que l'entraînement. Et la société entretient volontiers cette mystique de l'élu, du tribun que la nature aurait désigné.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
02 Chapitre 2 — Une mécanique qui s'apprend, geste après geste
Si l'éloquence s'apprend, alors elle se décompose. C'est tout l'enjeu de cette partie du livre, nourrie de l'expérience de Borderie dans l'enseignement de l'art oratoire. L'orateur ne jaillit pas d'un bloc ; il assemble des compétences qu'on peut isoler une à une. La première, la plus physique, est la voix. Poser le souffle, ralentir, oser les graves, tenir un volume sans crier : rien de magique, des réglages. Beaucoup de gens parlent mal simplement parce qu'ils n'ont jamais prêté attention à la manière dont leur voix sort.
Vient ensuite le corps. Les auteurs insistent sur ce qu'on dit sans parler — la posture, l'ancrage des pieds, les mains, le regard qui se pose sur l'auditoire au lieu de fuir vers le plafond. Un orateur qui regarde son public crée un lien ; celui qui l'évite le perd. Là encore, ce sont des habitudes qui se prennent. On apprend à occuper l'espace comme on apprend une chorégraphie, par la répétition jusqu'à ce que le geste cesse de demander un effort conscient.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
03 Chapitre 3 — Le trac, le silence et ce qui se joue dessous
Là où le livre bascule, c'est quand Bédère, avec sa casquette de psychanalyste, interroge ce que la technique ne suffit pas à régler. On peut maîtriser sa voix, son corps, son plan, et rester paralysé à l'instant de parler. Le trac n'est pas un défaut de préparation. C'est le signe que quelque chose d'intime se joue dans la prise de parole, quelque chose que nulle méthode ne désamorce complètement. Prendre la parole, c'est s'exposer, et s'exposer réveille des peurs anciennes.
Les auteurs lisent le trac comme une peur du jugement, mais aussi comme une peur de son propre désir. Parler en public, c'est vouloir être entendu, vouloir plaire, vouloir convaincre — et ce désir d'occuper le devant de la scène n'est jamais tout à fait innocent. Il peut raviver la crainte d'être jugé prétentieux, de « trop en faire », de s'exposer au ridicule. D'où le paradoxe fréquent : des gens parfaitement compétents se brident, se font petits, sabotent leur propre parole, comme pour désamorcer d'avance le reproche d'avoir voulu briller.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
04 Chapitre 4 — Parler, c'est toujours parler à quelqu'un
En prenant un peu de hauteur, le livre de Borderie et Bédère déplace tout l'enjeu de l'éloquence. On la pense comme une qualité individuelle, une brillance personnelle qu'on possède ou qu'on n'a pas. Les auteurs la pensent comme un lien. On ne parle jamais dans le vide : on parle à quelqu'un, et c'est ce « quelqu'un » qui change tout. L'éloquence n'est pas la propriété d'un orateur, c'est ce qui se passe entre lui et ceux qui l'écoutent. Sans adresse, pas de parole qui vaille.
Cette idée a des conséquences concrètes. Le même discours tombe à plat devant une salle et émeut devant une autre, non parce que l'orateur a changé, mais parce que la relation a changé. Un bon orateur n'est pas celui qui déverse un texte parfait ; c'est celui qui sent son auditoire, ajuste, répond à ce qu'il perçoit. La parole est une transaction vivante. Elle suppose qu'on accepte de ne pas tout contrôler, de recevoir autant qu'on donne, de se laisser modifier par les visages en face.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
05 Conclusion
On croyait l'éloquence réservée à quelques élus ; Borderie et Bédère la rendent à tout le monde. Non pas en promettant que chacun deviendra tribun, mais en montrant que ce qu'on prenait pour un don est un assemblage de gestes qui s'apprennent et d'un rapport à soi qui se travaille. La voix, le corps, le silence, la construction : ça se répète jusqu'à devenir naturel. Et quand la technique ne suffit plus, c'est que le trac touche à plus profond — au désir de parler et à la peur du jugement qui l'accompagne.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !