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L'effet Dunning-Kruger en plongée sous-marine

L'effet Dunning-Kruger en plongée sous-marine

Mohamed Mehdi Tabbakh

Se croire compétent et ne pas l'être

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Description

Un plongeur certifié depuis trois semaines descend à quarante mètres sans palier de décompression prévu, persuadé qu'il gère. Il a dix plongées au compteur, un ordinateur dernier cri au poignet, et une certitude tranquille que les anciens appellent, entre eux, le syndrome du débutant invincible. Le problème n'est pas qu'il ne sait rien — c'est qu'il ne sait pas tout ce qu'il ignore. Et sous l'eau, cet angle mort précis a un nom emprunté à la psychologie : l'effet Dunning-Kruger.

Mohamed Mehdi Tabbakh part de ce décalage pour écrire tout un ouvrage. L'idée est simple et dérangeante : les gens les moins compétents dans un domaine sont souvent ceux qui surestiment le plus leur compétence, parce que les compétences qui permettraient de bien faire sont exactement celles qui permettraient de voir qu'on fait mal. Deux psychologues américains ont formalisé ça à la fin des années 1990. Tabbakh le fait descendre dans l'eau froide, là où l'erreur d'évaluation ne reste pas une anecdote de dîner.

Car la plongée est un terrain d'expérience presque trop parfait pour ce biais. C'est une discipline où la confiance se construit vite, où les sensations trompent, et où l'océan ne distribue aucune seconde chance en fonction du mérite. On y voit à l'œil nu ce que la psychologie décrit en laboratoire : l'écart entre ce qu'on croit maîtriser et ce qu'on maîtrise vraiment.

La question que l’on se pose : Pourquoi ceux qui en savent le moins sont-ils souvent les plus sûrs d'eux, et que se passe-t-il quand ce biais descend sous la surface ?Ce que l’on va voir : Comment un mécanisme de laboratoire devient, en plongée, une question de palanquée, de profondeur et de retour à la surface.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Le niveau un qui se croit niveau trois

Tabbakh commence par une observation que tout moniteur a faite un jour. Le plongeur le plus dangereux n'est presque jamais le vrai débutant qui tremble à sa première immersion — celui-là se tient aux basques de son guide et sursaute à chaque bulle. Le plus dangereux, c'est celui qui a franchi les premiers paliers, enchaîné une poignée de plongées sans incident, et qui en a conclu qu'il tenait le truc. Sa compétence réelle a progressé un peu. Sa confiance, elle, a décollé.

Ce décalage n'a rien d'une paresse morale. C'est le cœur de ce que Dunning et Kruger ont décrit : pour savoir qu'on vide mal son masque, qu'on gère mal sa flottabilité ou qu'on lit mal sa consommation d'air, il faut déjà savoir comment on fait ça bien. Le débutant qui maîtrise à moitié n'a pas les repères pour mesurer ce qui lui manque. Son ignorance se cache à lui-même. Il juge ses performances avec les outils incomplets qui ont produit ces performances.

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02

Chapitre 2 — 1999, Cornell : la courbe qui devient mythe

L'origine du concept tient dans une étude publiée en 1999 par David Dunning et Justin Kruger, deux psychologues de l'université Cornell. Ils font passer à des étudiants des tests de logique, de grammaire et même d'humour, puis leur demandent d'estimer leur propre classement. Le résultat est devenu célèbre : les participants les plus faibles se croyaient largement au-dessus de la moyenne, tandis que les meilleurs avaient tendance à se sous-estimer un peu, supposant que ce qui leur paraissait simple l'était pour tout le monde.

Tabbakh prend soin de corriger une déformation courante. L'effet Dunning-Kruger n'est pas « les idiots se croient géniaux ». C'est plus précis et moins méprisant : la métacognition — la capacité à évaluer sa propre performance — dépend des mêmes compétences que la performance elle-même. Quand on manque de l'une, on manque automatiquement de l'autre. L'incompétent n'est pas puni deux fois par malchance ; il est aveugle à sa propre incompétence par construction logique.

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03

Chapitre 3 — Sous l'eau, le biais se paie cash

La différence entre le laboratoire de Cornell et un tombant à trente mètres, c'est le prix de l'erreur. Un étudiant qui surestime son score à un test de grammaire ne risque rien. Un plongeur qui surestime sa gestion d'air, sa résistance au froid ou sa capacité à garder son calme en cas de panne de détendeur joue avec une marge qui ne pardonne pas. Tabbakh entrelace sans cesse le concept et le terrain : le biais ne reste jamais abstrait, il se traduit en profondeur, en minutes et en pression partielle.

Il détaille les situations où l'écart se révèle d'un coup. La narcose à l'azote, par exemple, altère le jugement en profondeur tout en donnant une sensation d'euphorie et de contrôle — un Dunning-Kruger chimique qui vient se superposer au biais psychologique. Le plongeur se sent lucide au moment précis où il l'est le moins. De même pour la consommation d'air : le débutant surévalue souvent son autonomie, parce qu'il n'a pas intégré à quel point le stress et l'effort vident une bouteille.

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04

Chapitre 4 — Quand ne pas savoir qu'on ne sait pas devient un risque collectif

Ce que la plongée met en relief, c'est que l'effet Dunning-Kruger cesse d'être une curiosité intellectuelle dès qu'une activité engage la sécurité. Tant qu'on parle de grammaire ou d'humour, l'écart entre confiance et compétence prête à sourire. Dès qu'on parle d'un corps humain sous plusieurs atmosphères de pression, le même écart change de statut : il devient un facteur de risque mesurable, au même titre que le matériel ou la météo.

Tabbakh insiste sur un point que la plongée rend visible mieux qu'ailleurs : le biais n'est pas qu'individuel, il est contagieux à l'échelle d'une palanquée. On plonge rarement seul. La sécurité repose sur un binôme, une confiance mutuelle, une évaluation partagée du risque. Si l'un surestime sa compétence, il surévalue aussi celle de son équipier, ou l'entraîne au-delà de ce que l'autre peut assumer. L'incompétence inconsciente d'un seul contamine le jugement de plusieurs. Le danger n'est pas la somme des erreurs ; c'est leur résonance.

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05

Conclusion

Le plongeur certifié depuis trois semaines qui descend à quarante mètres ne manque pas de courage. Il manque d'un instrument que l'expérience seule fabrique : la capacité de mesurer ce qu'il ne maîtrise pas encore. Tabbakh referme son propos sur cette ironie que Dunning et Kruger avaient repérée en laboratoire et que l'océan rend brutale — la confiance grimpe plus vite que la compétence, et l'écart se loge précisément là où on se sent le plus solide. Sous l'eau, cet écart ne se discute pas après coup autour d'un verre. Il se règle en profondeur, en air restant, en lucidité au mauvais moment.

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