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Sentir et savoir

Sentir et savoir

Antonio R. Damasio

La conscience naît des sentiments

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Description

Pendant des décennies, on a cherché la conscience là où on la croyait tapie : dans le cortex, cette fine couche de neurones chiffonnée qui fait l'orgueil de l'espèce. On la rangeait du côté de la pensée pure, du langage, du raisonnement — un produit haut de gamme du cerveau, presque détaché du reste. Antonio Damasio, neuroscientifique portugais installé en Californie, passe sa carrière à démonter cette image. Dans « Sentir et savoir », paru en 2021, il reprend son enquête d'une vie et la ramasse en un format volontairement court, presque nerveux, pour poser une thèse simple à énoncer et vertigineuse à admettre.

Son point de départ n'est pas une idée mais un organe — ou plutôt un corps entier. Avant de penser, un être vivant doit d'abord tenir en vie : réguler sa température, son taux de sucre, son oxygène, maintenir son intérieur dans la fourchette étroite où la chimie du vivant fonctionne. Damasio appelle ça l'homéostasie, et il en fait la clé de toute l'histoire. Les sentiments, selon lui, ne sont pas un vernis ajouté par-dessus la machine rationnelle. Ils en sont la racine, le tout premier signal que le corps s'envoie à lui-même pour dire comment il va.

L'affaire se joue donc dans un ordre précis, et c'est tout l'enjeu du bouquin. On ne sent pas parce qu'on est conscient. On devient conscient parce qu'on sent. Le titre dit déjà le sens de la flèche — sentir, puis savoir — et renverse l'intuition selon laquelle l'esprit commanderait au corps comme un pilote à son avion.

La question que l’on se pose : Et si la conscience, loin d'être le sommet détaché de la pensée, poussait d'abord à partir du corps qui lutte pour durer ?Ce que l’on va voir : Comment Damasio remonte de la survie cellulaire jusqu'au sentiment, puis du sentiment jusqu'à cette chose qu'on appelle savoir que l'on existe.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un homéostat qui veut durer

Damasio commence par une évidence qu'on oublie : avant d'être pensant, un organisme est vivant, et rester vivant n'a rien d'automatique. Une cellule, une bactérie, un corps humain — tous passent leur existence à corriger des écarts. Trop chaud, on transpire ; trop de sel, on a soif ; une plaie, et des mécanismes se mettent en marche sans qu'on les commande. Ce travail permanent de maintien dans la bonne fourchette, c'est l'homéostasie. Et pour Damasio, ce n'est pas un détail de physiologie : c'est le moteur de toute l'histoire du vivant, y compris mental.

Le mot important, chez lui, c'est « valeur ». L'homéostasie n'est pas neutre. Elle penche. Elle préfère certains états à d'autres — ceux qui favorisent la survie et l'épanouissement, contre ceux qui mènent vers la panne. Dès les formes de vie les plus simples, bien avant le moindre neurone, on trouve ce penchant : un comportement qui s'éloigne du poison et se rapproche du nutriment. Il n'y a là aucune conscience, aucun ressenti — mais déjà une tendance orientée, une manière d'être concerné par son propre maintien.

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02

Chapitre 2 — Les sentiments, premier bulletin du corps

Ce signal particulier, c'est le sentiment. Damasio tient à le distinguer soigneusement de l'émotion. L'émotion, pour lui, est un programme d'actions : face à une menace, le cœur s'accélère, les muscles se tendent, des hormones circulent — un ensemble de réactions visibles, en grande partie automatiques, qu'on partage avec beaucoup d'animaux. Le sentiment, lui, c'est l'expérience vécue de ces états du corps. Non pas le programme, mais ce que ça fait de l'intérieur quand il se déclenche. La peur ressentie, pas seulement la fuite exécutée.

Le sentiment est donc, littéralement, une information sur soi. Il dit comment va l'organisme : bien ou mal, en sécurité ou en danger, en manque ou comblé. La faim, la soif, la douleur, le bien-être, le malaise sourd d'une journée qui déraille — tous sont des bulletins de santé que le corps rédige et que l'esprit lit. Et ce qui les rend uniques, insiste Damasio, c'est leur point de vue : ils ne viennent pas du dehors, comme une image ou un son, mais de l'intérieur même de la chair. Ils sont la voix du corps dans l'esprit.

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03

Chapitre 3 — De la carte au récit : comment on en vient à savoir

Reste à franchir le pas décisif : du sentiment à la conscience, de « ça fait mal » à « je sais que ça me fait mal, à moi ». Damasio refuse d'en faire un saut magique. Pour lui, la conscience n'est pas une substance ni un interrupteur qu'on allume ; c'est une fonction qui se construit, dont les sentiments fournissent l'ingrédient de base. Leur apport est décisif parce qu'ils arrivent déjà étiquetés d'un propriétaire : ils ne flottent pas, ils appartiennent à un corps précis, le mien.

Le cerveau, de son côté, excelle à fabriquer des cartes. Il représente l'extérieur — les objets, les sons, l'espace — mais aussi, en continu, son propre corps : la position des membres, l'état des organes, le flux qui monte des viscères. Damasio appelle parfois cette capacité la machine à produire des images intérieures. En reliant ces cartes du monde aux sentiments qui disent sans cesse « voici comment je vais », le cerveau esquisse quelque chose de nouveau : un point de vue. Les événements ne se contentent plus d'arriver ; ils arrivent à quelqu'un, un sujet implicite autour duquel tout s'organise.

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04

Chapitre 4 — La conscience comme affaire de chair

Si l'on prend cette thèse au sérieux, c'est toute l'image de l'esprit qui bascule. La tradition dominante, de Descartes aux métaphores informatiques d'aujourd'hui, a traité la pensée comme un calcul — quelque chose qui tourne dans un cerveau et pourrait, en principe, tourner ailleurs, dans une autre machine, détaché de son support. Damasio tient l'inverse. Pour lui, il n'y a pas de conscience sans corps vivant, parce que la matière première de la conscience, le sentiment, est une nouvelle que seul un corps mortel peut émettre. On ne ressent la faim que parce qu'on peut mourir de faim.

C'est là que son insistance sur la vulnérabilité prend tout son poids. Les sentiments n'existent que parce que la vie est précaire, parce qu'il y a quelque chose à gagner et quelque chose à perdre. Un système qui ne risque rien n'a aucune raison de préférer un état à un autre, donc rien à ressentir. La valeur, le souci de soi, l'urgence — tout cela découle de la fragilité même de l'organisme. La conscience ne serait pas la victoire de l'esprit sur la matière, mais la façon dont la matière vivante, exposée et périssable, se tient au courant d'elle-même.

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05

Conclusion

« Sentir et savoir » tient tout entier dans le renversement de son titre. On avait l'habitude de voir la conscience comme une cime : le raisonnement, le langage, l'abstraction, perchés au-dessus d'un corps relégué au rang d'intendance. Damasio inverse la pyramide. En bas, il y a la cellule qui lutte pour durer ; de cette lutte naît la valeur, de la valeur le sentiment, et du sentiment ce point de vue en première personne sans lequel aucun savoir ne serait le savoir de quelqu'un. L'ordre compte : on sent d'abord, on sait ensuite.

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